Buveurs devant l’éternel

De Toutankhamon, le pharaon oenophile à Erasme, pourfendeur de vide-bouteilles ou à Freud, psychanaliste du Riesling, l’histoire du vin a ses buveurs célèbres. Galeries de portraits et de bouteilles mythiques…

Toutankhamon, le pharaon oenophile 

Toutankhamon (1345-1327 avant JC) ne régna que neuf ans, au Nouvel Empire. Mais son tombeau, découvert en 1922 par l’archéologue britannique Howard Carter dans la vallée des Rois de Thèbes Ouest (près de Louxor), vient d’apporter de nouvelles informations sur la viticulture en Egypte ancienne. L’annexe et la chambre funéraire du tombeau KV 62 contenait 26 amphores à vin, dont 12 en bon état, portant des indications détaillées : année de production, propriétaire et localisation du domaine, nom du maître de chai. A l’exception d’un, les vins provenaient tous de l’ouest du delta du Nil, de deux domaines appartenant l’un à Toutankhamon, l’autre au temple d’Aton. Des chercheurs de l’université de Barcelone ont étudié les résidus retrouvés dans 8 des amphores. Publiés en 2005, leurs travaux ont d’abord confirmé que les amphores contenaient bien du vin. Mais de quelle couleur ? La présence ou l’absence d’acide syringique, un marqueur dérivé du pigment malvidine-3-glucoside, permet de le savoir : 3 jarres contenaient du vin rouge, les 5 autres du vin blanc. Ainsi, le delta du Nil produisait du vin blanc dès le Nouvel Empire ! Parmi les trois jarres disposées d’est en ouest dans la chambre funéraire, au pied du sarcophage de Toutankhamon, l’une contenait du vin blanc, l’autre du Shedeh, une préparation élaborée à partir de raisins noirs, la troisième du vin rouge. Cette disposition a-t’elle un lien symbolique avec la fresque de la chambre funéraire, représentant le monde de l’au-delà ? 12 babouins divinisés y figurent les 12 heures de la nuit que le pharaon et le soleil doivent traverser pour renaître à l’aube…

Salomon, le roi ivre d’amour 

Suite de chants entre un homme et une femme, le Cantique des Cantiques exalte l’amour humain, comparé au plaisir que donne le vin. Selon les historiens, ce poème intégré à l’Ancien Testament au Ier siècle évoque par sa langue et son style l’époque perse (Ve-IVe siècle av. JC) ou hellénistique (IIIe siècle av. JC). Mais la tradition l’attribue au roi Salomon (970-931 av. JC, selon la chronologie biblique) et à la Sulamite, une jeune bergère réputée pour sa beauté. Dans ce cantique, vigne et vin brodent d’éblouissantes variations sur le désir : « Ton nombril forme une coupe, où le vin ne manque pas » (Ct VII 3). Ou plus loin : « Tes seins, qu’il soient des grappes de raisin; Tes discours, un vin exquis ! ». Le Livre des Rois donne une vision idyllique de l’âge d’or de Salomon, « sage parmi les sages », qui fait régner une paix symbolisée par la vigne : « Juda et Israël habitèrent en sécurité, chacun sous sa vigne, durant tous les jours de Salomon » (1 R, III). En revanche, le fils du roi David, condamne fermement l’ivrognerie : « Raillerie dans le vin ! Insolence dans la boisson ! Qui s’y égare n’est pas sage » (Pr, XX, 1). Il se méfie particulièrement de l’ivresse en présence d’une femme : « Près d’une femme mariée, garde-toi bien (…) de t’attabler pour des beuveries, de crainte (…) que dans ta passion tu ne glisses à ta perte. » (Eccl. IX, 9). Sans doute une manière de rappeller que l’homme saoul risque de transgresser les interdits religieux sexuels, comme coucher avec son épouse pendant ses règles ou commettre l’inceste.

A la santé de Charlemagne !

Cultivé en cépage chardonnay sur trois communes de Côte d’Or, le Corton-Charlemagne est un des rares grands crûs blancs de Bourgogne. Il tient son nom de l’empereur franc Charlemagne (742-814), qui fit don de ce domaine viticole à la Collégiale Saint-Andoche de Saulieu en 775. Selon la légende, ce géant d’1 m 84, grand amateur de vins, aurait fait planter cette parcelle de cépages blancs pour ne pas tacher sa barbe « fleurie » (de flori, blanc en vieux français). A vrai dire, aucune miniature d’époque ne représente Charlemagne avec une barbe. Mais la Chanson de Roland, poème épique du XIe siècle, a marqué les esprits en lui en attribuant une, à la manière des patriarches. Plus sérieusement, Charlemagne veillait en grand propriétaire terrien à ses vignobles et ses celliers. Outre les terres de Corton, il possédait par exemple des vignobles près de Geissenheim, en Allemagne, autour d’Eguisheim en Alsace ou aux alentours d’Angers. L’empereur exigeait d’être informé chaque année par ses quelque 600 intendants des ressources de chaque exploitation. D’après le capitulaire De Villis, il se faisait détailler les quantités, mais aussi les qualités de « vin de mûres, de vin cuit, d’hydromel, de vinaigre, de vin nouveau et de vin vieux de plus d’une année ». Une manière de faire respecter son droit de banvin qui lui conférait, chaque automne, priorité de vente sur les autres récoltants.

François Ier, le roi qui inventa un vin

On dit que Rabelais s’inspira de François 1er (1494-1547) pour son personnage de Gargantua car il appréciait les banquets copieusement arrosés. Quand le roi se déplaçait avec sa cour de château en château, son passage provoquait parfois pénurie de boisson (vin, cidre ou eau) dans les villages… Toujours selon Rabelais, les vins de Chinon étaient en faveur à la table des Valois au XVIe siècle, mais on goûtait aussi vins blancs de Loire et hypocras, un rouge agrémenté d’épices. Fidèle à sa formule « Tel est notre bon plaisir », François 1er ne se contentait pas de guerroyer et de festoyer. Il a favorisé la diffusion des vins de Loire, qui voyageaient alors par le fleuve, en autorisant les Etats de Bretagne à maintenir un droit de commerce avec l’étranger, en 1532. Frontière entre l’Anjou et la Bretagne, la douane d’Ingrandes (actuel Maine-et-Loire) a alors encouragé la production de vins de grande qualité. En 1519, François 1er fit aussi importer de Bourgogne 80 000 pieds de vigne pour les planter dans le clos-royal de Romorantin, à 30 kilomètres du futur château de Chambord (Loir et Cher)… Rebaptisé « Romorantin » et épargné par la crise du phylloxéra au XIXe siècle, ce cépage a essaimé sur les sols silico-argileux de la région et produit aujourd’hui une appellation réservée : l’AOC blanc Cour-Cheverny. Un vin quasiment inchangé depuis la Renaissance ! Les châteaux et les fêtes, les guerres incessantes, l’expédition de Jacques Cartier au Canada ont fini par si coûter cher au royaume qu’en 1522, François 1er fut enfin le premier roi de France à taxer les vins…

Erasme, le pourfendeur de « vide-bouteilles »

« Bois ou va t’en ! », s’entendait dire Erasme (vers 1467-1536) par les moines du couvent proche de Gouda, où il passa sa jeunesse. Les Pays-Bas étaient alors sous la domination du duché de Bourgogne et des Habsbourg. Dans ses Colloques, le philosophe et théologien ne cessait de dénoncer les méfaits de l’ivresse chez ses co-religionnaires, qu’il qualifiait de « vide-bouteilles » : « Aux libations excessives du grand buveur, succèdent la fièvre, la migraine, la torpeur de l’esprit, la souillure, les vomissements, etc ». Comme le rappelle l’historien Jean-Pierre Vanden Branden, l’homme n’avait pourtant rien d’un anachorète. Il reconnaissait même avoir parfois abusé de la dive bouteille, pour se faire accepter par le groupe et se donner de l’assurance dans les débats d’idées. Avec l’âge, le sage Hollandais, ami du peintre Dürer, apprit à goûter les repas élégants et les bons vins au cours de ses voyages à travers l’Europe. Il consigna dans ses cahiers ce commentaire savoureux sur le vin doux de Crète : « Jupiter, en grandissant dans l’île, a pissé de son petit pénis on ne sait quel mélange de lait et de nectar ». Il ne tarissait pas non plus d’éloges sur les vins de Bourgogne, « prolongateurs de vie », que le médecin de François 1er lui conseillait pour ses calculs rénaux. Erasme les malmenait pourtant par l’ajout d’herbes pilées ou de décoctions d’épices, se conformant au goût de l’époque pour l’hypocras.

Buffon, le vin et les perroquets

Auteur de l’Histoire Naturelle, une encyclopédie en 36 volumes qui a plus tard influencé les travaux de Lamarck et de Darwin, le comte de Buffon (1707-1788) a consacré sa vie à l’observation de la nature. La vigne et le vin occupent une place importante dans son œuvre. Sur sa terre de Montbard, en Bourgogne, Buffon dirigeait ainsi les vendanges tous les ans. En botaniste, il savait que la qualité des sols et le climat ne convenaient guère à la vigne du cru : « Ce vin est bien médiocre, notait-il. Et il vaudrait mieux que la grêle fût tombée sur mon finage (circonscription sur laquelle un seigneur avait juridiction, ndlr) que sur celui de Beaune, de Pommard et de Volnay. » A sa propre production, il préférait « l’excellent vin blanc » de son amie Mme Charrault, propriétaire des vignobles du château de Tanlay, dans l’Yonne. Au fil des pages de son Histoire naturelle, Buffon s’intéresse aussi aux vertus nourricières du vin… pour les enfants et les animaux. Il nous apprend ainsi, en vrac, qu’« on ne fait pas téter l’enfant aussitôt qu’il est né (…), on commence par lui faire avaler un peu de vin sucré pour fortifier son estomac » ; que les perroquets apprécient particulièrement « le vin d’Espagne et le muscat » et que l’éléphant offert à Louis XV par le roi du Portugal en 1668 consommait chaque jour «douze pintes de vin ». Un véritable manuel de santé publique, en somme !

Mme de Pompadour versus Marie Antoinette : à qui la coupe ?

Grande amatrice de champagne, Mme de Pompadour, née Jeanne-Antoinette Poisson (1721-1764), affirmait : « Il est le seul vin qui laisse la femme belle après boire ». La maîtresse de Louis XV favorisa à Versailles la consommation de champagne, introduit à la cour au début du XVIIIe siècle. Selon la légende, la première coupe à champagne aurait même été moulée sur le sein gauche de la jolie marquise. Mais une autre rumeur, tout aussi invérifiable, assure que le diamètre de la coupe correspond au galbe du sein de la reine Marie-Antoinette (1755-1793). Ces ragots furent sans doute colportés pour discréditer la réputation de ces dames, peu aimées en leur temps. Il est vrai cependant que Louis XVI avait offert à Marie Antoinette un service de table destiné à la Laiterie de la Reine à Rambouillet. Dessiné par l’artiste Jean-Jacques Lagrenée, le « bol-sein » en était la pièce maîtresse. Disparu à la Révolution, il a été reproduit au musée national de la Céramique de Sèvres. Mais dans son bol-sein, la reine ne buvait que du petit lait! Alors notre coupe à champagne ? La plus ancienne connue, en cristal, fut fabriquée en Angleterre à la fin du XVIIe siècle. N’en déplaise à la France, les Anglais ont aussi inventé les bulles du « champain » vers 1662, trente ans avant le moine bénédictin Dom Pérignon à l’Abbaye d’Hautvillers. Comment ? En ajoutant de la mélasse pour faire mousser des vins de champagne, arrivés de France « tranquilles » dans des tonneaux…

Mozart, dans les vapeurs du Tokay

Paru en 2011, la correspondance complète de Mozart (1756-1791) dévoile une vie encore plus échevelée que la légende, pleine de musique et d’amour, de gros mots, de voyages et de dives bouteilles… Attaché à la cuisine de Salzbourg, sa ville natale, Wolfgang Amadeus affichait son goût pour les vins blancs de l’est. Dans une lettre adressée à sa femme Constanze, le 28 septembre 1790, il mentionne ainsi un « glorieux vin de Moselle ». Plusieurs légendes courent sur l’écriture de l’ouverture de l’opéra Don Giovanni, en 1787, à Prague. L’une d’elles raconte que Mozart avait tant bu de Tokay, la veille de la représentation, qu’il fallut le porter jusqu’à sa maison. Dans la nuit, alors que ses amis s’étaient endormis à ses côtés, ils entendirent un bruit. Mozart travaillait à son bureau. A 7 heures, l’ouverture était prête pour les copistes du théâtre. Le vin coule enfin à flots dans l’œuvre de Mozart et de son librettiste Da Ponte: en témoignent l’impertinence joyeuse du « Finch’han dal vino », le fameux air du champagne chanté à l’Acte I de Don Giovanni ou l’ode à l’ivresse du Cosi fan tutte, créé en 1790 à Vienne : « Et dans ton verre et le mien/Que sombre toute pensée/Et que tout souvenir du passé/S’efface de notre cœur »… En 2012, le vigneron bourguignon Jean-Baptiste Jessiaume a d’ailleurs eu l’idée d’élever des vins aux notes de Mozart dans sa cave, afin d’obtenir une courbe de fermentation idéale. La critique a salué le résultat !

Freud, le vin et la psychanalyse

Pour l’inventeur de la psychanalyse Sigmund Freud (1856-1939), déguster du vin faisait partie des instants agréables de l’existence. En père de famille bourgeois, il avait coutume, chaque dimanche à la même heure, de s’en aller marcher à travers Vienne avec son épouse et ses six enfants. En chemin, il s’octroyait un verre de riesling, de weissburgunder ou de veltliner dans une des guinguettes de la ville. Mais selon sa correspondance privée, c’est au cours d’un voyage en Méditerranée, en 1904, qu’il s’éveilla au plaisir des sens. Ses lettres d’alors regorgent de vins ensoleillés et de baignades. Fait exceptionnel : de Grèce, il adresse même à sa famille, restée à Vienne, une carte postale à l’effigie de Dionysos, signée « papa ». Le rapport à la jouissance, thème majeur dans l’œuvre de Freud, l’amènera à discourir sur l’alcoolisme. Pour lui, la dépendance à l’alcool est un « équivalent masturbatoire », une forme d’ « auto-érotisme trahissant une libido fixée au stade oral ». Une cure d’abstinence serait ainsi vouée à l’échec sans l’aide d’une analyse psychiatrique. Dans une lettre adressée au médecin Otto Binswanger, en 1928, il écrit cependant : « J’ai toujours eu beaucoup de respect pour un solide buveur (…). Seuls ceux qui arrivent à s’enivrer avec une boisson sans alcool, Dieu, la religion, m’ont toujours paru un peu bizarres. »

A LIRE

Maria Rosa Guash-Jané, Evidence of white wine in Tutankhamun’s tomb, Journal of Archaelogical Science N°33, 2006.

Sandro Masci, Léonard de Vinci et la cuisine de la Renaissance, Gremese 2006

François Bonal, Histoire des vins de Champagne, 2004.

Jean-Pierre Vanden Brande, Erasme et le vin, Bulletin N° 128 du Cercle d’archéologie & histoire d’Anderlecht, juin 2008.

Histoire Naturelle en 36 volumes de Buffon, publiée de 1749 à 1789.

Catherine Rioult, Olivier Douville, Étude sur Freud et l’alcool, revue Psychologie clinique N° 14, 2002.

Article publié dans les Cahiers de Science & Vie/Juillet 2013

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