Et la Bretagne redevint celtique

Menhirs, harpes, triskell et druides barbus… Notre bonne vieille Armorique promène un cortège de clichés qui forgeraient son âme celtique, sur fond de lande brumeuse et de falaises océanes. Mais quelle est la véritable histoire celtique de la Bretagne, comment a évolué cette histoire et où en est-elle aujourd’hui ?

Si la Bretagne ne fut pas le centre du monde celtique, cette civilisation indo-européenne itinérante qui essaima à partir des vallées du Rhin et du Danube à l’âge du Bronze (1300-700 av. JC), elle reste curieusement la région française la plus marquée par l’imagerie celtique. L’héritage qu’elle revendique aujourd’hui haut et fort à travers sa culture, sa langue, sa musique et même ses paysages de mers et de landes relève-t’il d’un réel passé celte ou a-t’il été construit de toutes pièces au fil du temps? A cette question délicate, voire politiquement incorrecte, l’archéologie apporte un début de réponse. « Loin d’être isolée, la péninsule armoricaine était intégrée dès l’âge du Bronze aux réseaux de diffusion culturelle du monde celte sur la façade atlantique », assure Patrick Galliou, professeur d’histoire fraîchement retraité de l’université de Brest et auteur de la carte archéologique de la Gaule armoricaine. Les haches et les épées dites « en langue de carpe » retrouvées dans plusieurs dépôts d’armes des zones côtières l’attestent. A l’âge du Fer (700-400 av. JC), la côte armoricaine est un important fournisseur de fer et de sel, la société celtique se structure. Les fouilles mettent en évidence des résidences aristocratiques fortifiées, comme celle de Saint-Symphorien en Paule, près de Carhaix, qui a livré une statuette de personnage à la lyre, portant au cou le traditionnel torque celtique ou des sanctuaires religieux associés à des dépôts d’armes, tel celui de Saint-Jean-Trolimon, en Finistère. Cette période révèle aussi des habitats ruraux assortis de souterrains, des poteries, des monnaies, des stèles en pierre taillée, ultérieurement utilisées comme socles de croix chrétiennes. « En l’absence d’inscriptions, la celtisation linguistique de l’Armorique n’est en revanche attestée qu’en 325 av. JC, grâce au périple du navigateur grec Pytheas vers les contrées du Nord-Ouest de l’Europe, poursuit Patrick Galliou. Ce récit, transmis plus tard par le géographe Strabon, mentionne l’île d’Ouessant et la tribu des Osismes, deux termes celtiques signifiant respectivement « la plus lointaine » et « les ultimes ».

L’archéologie et l’étymologie témoignent de l’ancien passé celtique de la Bretagne. Mais après la guerre des Gaules (58 à 50 av. JC), la romanisation de la péninsule armoricaine marque le début d’un métissage culturel. Rome ne s’empare pas d’un territoire dépourvu de structures sociales, politiques et économiques, mais elle apporte avec elle sa civilisation. Chacune des tribus de l’Ouest gaulois est alors pourvue d’une capitale assortie de villas, de thermes et d’un réseau routier : ainsi naissent les cités de Condate (Rennes), Darioritum (Vannes), Condevicnum (Nantes)… Si l’on en juge aux inscriptions et aux objets exhumés par les fouilles, une partie de l’aristocratie locale intègre le nouveau système politico-administratif. Certains s’enrôlent dans l’armée romaine. « Mais si les élites gauloises armoricaines, qui savent lire et écrire, adoptent le latin, le reste de la population continue à utiliser les dialectes locaux», explique la linguiste Nelly Blanchard, maître de conférence en breton à l’université de Bretagne occidentale de Brest. Jusqu’au IIIe siècle au moins, les anciens sanctuaires celtes demeurent aussi des lieux de culte fréquentés : on a ainsi retrouvé à Saint-Jean-Trolimon des statuettes de dieux autochtones habillés à la romaine. Enfin, la péninsule armoricaine ne cesse d’entretenir des échanges avec les Bretons, de l’autre côté de la Manche… La culture celtique ne disparaît donc pas totalement avec Rome.

C’est un mouvement de migration, issu de la Bretagne insulaire, qui va provoquer la « re-celtisation » de l’Armorique. Ces migrations se sont-elles déroulées durant la crise du IIIe siècle, alors que plusieurs généraux romains, faisant sécession, avaient pris le contrôle de l’éphémère empire des Gaules ? « Sur la foi d’obscurs textes anciens, mais sans aucune preuve archéologique, on a longtemps pensé que les autorités impériales avaient alors « importé » des Bretons insulaires en Armorique pour chasser les « pirates » germaniques rôdant dans la Manche, explique Patrick Galliou. On s’oriente aujourd’hui vers l’hypothèse, beaucoup plus plausible, d’une migration plus tardive, à la fin du Ve siècle.» Les invasions germaniques ont alors bouleversé la carte de l’Occident romain. La Bretagne insulaire est occupée au sud-est par les Angles et les Saxons, tandis que les Irlandais, christianisés par les premiers missionnaires, multiplient les raids à l’ouest. « Les Bretons des îles peuvent avoir rejoint l’Armorique pour échapper à la pression germanique, pour coloniser de nouvelles terres ou par simple désir d’aventure », poursuit Patrick Galliou. L’historien écarte l’idée d’un mouvement massif de populations menées par des « saints », traversant la Manche dans des auges en pierre qui plus est! « Quelques hommes d’Eglise pourvus d’un pouvoir politique étendu ont sans doute suffi à réimporter la culture celtique dans la péninsule armoricaine, qui prend dès lors le nom de petite Bretagne». La langue celte dont se réclame la Bretagne aujourd’hui, et qui est un des aspects les plus tangibles de son héritage, se forge précisément au cours de cette phase de « re-celtisation ». A partir du Ve siècle, se multiplient en effet les noms de paroisses en « plou », « lan », « tre », accolés à des prénoms d’origine bretonne, galloise ou cornique. « Le vieux breton, constate Nelly Blanchard, s’est formé sur un substrat gaulois mêlé d’influences latines et celtiques insulaires. »

A partir de 936, date de la création du duché de Bretagne, la culture celtique paraît reculer en pays breton, en proie aux luttes d’influence entre la France et l’Angleterre. Elle persiste pourtant, dépassant le simple cadre de l’héritage historique pour entrer dans la construction d’une identité légendaire, exploitée jusqu’à aujourd’hui. Le discours politique médiéval témoigne de ce glissement. « Mêlant la légende à la réalité, la première « Histoire des rois de Bretagne » naît au XIIe siècle, à la cour anglaise des Plantagenêt, constate Claudine Glot, présidente du Centre de l’Imaginaire Arthurien en forêt de Brocéliande. Le clerc Geoffroy de Monmouth y pose le personnage du roi Arthur en souverain idéal de la Grande, mais aussi de la Petite Bretagne ». A la fin du XVe siècle, des historiographes bretons auront recours au personnage d’Arthur pour défendre la position d’Anne de Bretagne à la tête du duché. La loi salique interdisant à une femme de régner n’est pas applicable, assurent-ils, puisque les princes bretons et chrétiens ont conquis la Gaule avant les Francs, inventeurs de cette même loi. En épousant plus tard Charles VIII, puis Louis XII, Anne de Bretagne perdra tout de même la souveraineté sur ses terres…

A la même période, la religion chrétienne participe au travail de construction de la culture celtique en Bretagne. «La langue d’oil, qui préfigure au français, domine à la cour de Bretagne, remarque Nelly Blanchard. Mais le breton reste pratiqué dans les milieux populaires et bourgeois. A la demande de l’élite sociale, des religieux des ordres mendiants produisent par exemple des Mystères, des pièces de théâtre rimées en langue bretonne, aux couleurs sonores très particulières.» Pour ne pas heurter la population, le clergé « intègre » aussi les pratiques païennes liées à la nature : on installe des statues de saints autour des sources, des lacs, des forêts ; on plante des croix sur des stèles gauloises ; on organise des « promenades » religieuses en plein air de chapelle en chapelle. Ces troménies (du breton tro, le tour et du latin monachia, l’espace monastique) ne sont pas représentatives des rites celtiques, qui se déroulaient essentiellement dans des sanctuaires. Ne s’agit-il pas plutôt d’une extrapolation de pratiques comme la cueillette du gui ? Quoi qu’il en soit, les pardons à la mode bretonne sont passés à la postérité. Né à l’époque médiévale, relancé en 1994, le Tro Breiz, le pèlerinage des sept saints fondateurs de Bretagne, attire chaque année quelque 1300 marcheurs, laïcs et religieux confondus. Signe des temps: ils n’accomplissent plus d’une traite les 600 km du tour de Bretagne, mais seulement une des 7 étapes par an, en ordre successif.

Après le rattachement de la Bretagne à la France, en 1532, l’identité celte se dilue. Elle retrouve un nouveau souffle au XIXe siècle, avec le mouvement du bretonisme. « Quelques érudits exilés à Paris s’avisent que leur Bretagne natale n’est pas une province arriérée de la Gaule, qu’elle peut au contraire se targuer d’un passé à la fois celtique et chrétien, explique l’historien Jean-Yves Guiomar. Parmi ces nobles de sensibilité libérale et catholique, le vicomte de La Villemarqué publie en 1839 le Barzaz Breiz, un recueil de chants populaires bretons; Arthur de la Borderie, lui, explore l’histoire médiévale de la Bretagne. « Dans leur sillage, diverses sociétés savantes se passionnent pour l’archéologie, les saints, les langues, les coutumes, les costumes bretons», poursuit Jean-Yves Guiomar. Leurs travaux mettent en lumière certaines réalités historiques, mais s’appuient aussi sur un passé rêvé, fantasmé. Les dolmens et les menhirs, aujourd’hui datés du néolithique, donc bien antérieurs à l’âge du Bronze celte, sont par exemple baptisés « monuments celtes ». Résultat : à l’heure où les premiers touristes arrivent en Bretagne par le train à vapeur et découvrent les bains de mer, la celtomanie s’empare des esprits…

Ce mouvement n’est pas toujours du goût du pouvoir central. En 1859, Napoléon III décrète la suppression de l’Association bretonne, craignant son influence monarchiste sur le monde rural. Mais les idées romantiques des bretonistes font leur chemin. « Au début du XXe siècle, le sentiment d’être breton se transforme pour certains en ressentiment contre l’Etat français, continue Jean-Yves Guiomar. Les raisons invoquées ?  La Bretagne a perdu nombre de jeunes hommes durant la grande guerre, le développement économique de la région se fait attendre, la langue bretonne est interdite dans les écoles de la République… Ce sera le terreau des partis régionalistes et séparatistes bretons, qui se réclament d’un passé celtique pour gagner l’autonomie. » A la veille de la seconde guerre mondiale, les activistes du Parti National Breton, ralliés au slogan Breiz Atao ! (Bretagne toujours !), iront jusqu’à collaborer avec l’Allemagne, se faisant complices de l’idéologie national-socialiste pour réaliser leur rêve de Bretagne indépendante. Après guerre, Breiz Atao restera longtemps synonyme de « collabo »…

Dans les années 1960, les partis bretons « engagés » opèrent tous un virage à gauche. Mais ils remportent peu de succès auprès de la population, qui se sent française et souhaite juste garder sa spécificité culturelle. Pour la grande majorité, les attentats perpétrés par le FLB (Front de Libération de la Bretagne) restent le fait d’une minorité extrémiste. A l’heure où s’interrompt la transmission intergénérationnelle de la langue bretonne, c’est la question linguistique qui occupe le devant de la scène. Les revues littéraires et les traductions en langue bretonne se multiplient. Des artistes tels Alan Stivell, Glenmor ou Gilles Servat mettent en musique des textes inspirés de mythes dits celtiques, transcrits à l’époque médiévale, comme le Tir Na Nog, la Terre de l’éternelle jeunesse » en gaël, la ville engloutie d’Ys ou de la Dame du Lac de Brocéliande. Linguistes et grammairiens tentent parallèlement de moderniser le breton en unifiant les différents dialectes de Basse Bretagne, cornouaillais, léonard, trégorrois, vannetais. Sous l’impulsion de l’école Diwan (du breton « germer»), des classes bilingues s’ouvrent, le breton s’enseigne sur les bancs des universités de Rennes et Brest, il pénètre les institutions politiques régionales. D’innombrables panneaux signalétiques breton-français fleurissent dès lors jusqu’en Haute Bretagne, pourtant de parler gallo. « La pratique du breton accuse néanmoins une baisse constante : en 2010, elle représentait 172 000 locuteurs en Basse Bretagne, soit 13 % de la population, contre 90 % au début du XXe siècle. Deux tiers de ces locuteurs ont plus de 70 ans », constate Nelly Blanchard.

Malgré tout, la « Celt’attitude » ne s’est jamais aussi bien portée en Bretagne. Encouragée par le marketing, peu soucieux des réalités historiques, elle touche à tous les domaines. L’imagerie exalte les paysages sauvages d’Armorique et les vertus de la randonnée ou du Tro Breiz. Les légendes du roi Arthur font rêver des visiteurs venus du monde entier au Centre de l’Imaginaire Arthurien de Brocéliande. La galette de sarrasin s’exporte jusqu’au Japon avec le Breizh Café. La mode défend les couleurs de la Bretagne, avec l’incontournable bijou-triskell ou des marques comme A l’aise Breizh. Mêlée d’influences folk, rock, et même rap, la musique « celtique », surtout, fait vibrer les cœurs, toutes générations confondues. A l’exception de la lyre et de la harpe, nées dans la haute Antiquité et probablement diffusées dans le monde celte par les missionnaires irlandais, les instruments traditionnels qu’elle met en œuvre sont pour la plupart des inventions tardives : ainsi le biniou apparaît en Bretagne au XIIIe siècle, le violon est né en Italie vers 1550, le bodhran, le tambourin irlandais en peau de chèvre, a été popularisé dans les années 1950… Peu importe. Chaque été, le Festival interceltique à Lorient, le Festival de Cornouailles à Quimper ou les Vieilles Charrues à Carhaix attirent les foules. Nourrie à la fois de traditions et de métissages, répondant au besoin du merveilleux, souvent fantasmée, la culture « néo-celtique » fait des amalgames, tend parfois à la standardisation, mais elle témoigne d’une belle vitalité. Et elle éclaire l’histoire celtique de l’Armorique, sans cesse renaissante…

Le triskell, celte ou pas celte ?

Breton, le triskell ? Le numismate Louis Goulpeau, membre de la Société d’Archéologie et d’Histoire du Pays de Lorient, a mené l’enquête… Le triskélès (« à trois jambes » en grec) serait en fait un symbole solaire originaire du Proche-Orient. Il apparaît sous sa forme initiale au Ve siècle av. JC, sur des monnaies de cités grecques en Asie mineure ; il représente alors trois jambes réunies autour d’un axe commun courant de la gauche vers la droite, comme le soleil va d’est en ouest. A partir du IIe siècle av. JC, on rencontre ce motif sur des pièces émises par des peuples celtes de la vallée du Danube, puis en Gaule, mais pas en Bretagne insulaire. Les jambes se stylisent alors en spirales prolongeant les côtés d’un triangle et tournant dans un sens ou dans l’autre. La symbolique solaire a donc disparu, le motif est devenu décoratif. Absent dans le monnayage de la Bretagne médiévale, le triskell n’est réapparu en Bretagne qu’au XXe siècle, comme supposé symbole celtique…

A LIRE, A VOIR…

Nelly Blanchard (sous la co-direction de), La Bretagne linguistique, Centre de Recherche Bretonne et Celtique, 2010.

Patrick Galliou, Carte archéologique de la Gaule, Finistère, Morbihan, Côtes d’Armor, Maison des Sciences de l’homme, 2010, 2009 et 2003.

Barry Cunliffe (trad. Patrick Galliou), Les Celtes, Errance, 2001.

Jean-Yves Guiomar, Le bretonisme, Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne, 1987.

Centre de l’Imaginaire Arthurien, Château de Comper-en-Brocéliande à Concoret, ouv. de mars à octobre. Tel : 02 97 22 79 96. centre-arthurien-broceliande.com.

Article publié dans les Cahiers de Science & Vie/Mars 2014

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