Les Chinois ont-ils tout inventé ?

La Chine a apporté de multiples inventions au monde. Sur quoi reposait son énergie créatrice, particulièrement évidente de la haute Antiquité au XVe siècle et connut-elle des limites ?

La fonte, le papier et l’imprimerie, la boussole, le gouvernail, la poudre noire, l’acupuncture et même les pâtes : la liste des inventions attribuées à la Chine est sans fin. Dès la haute Antiquité et souvent des siècles avant l’Occident, l’Empire du Milieu a pratiqué l’irrigation, lancé de grands travaux hydrauliques, développé les sciences et les techniques dans tous les domaines. Les Chinois ont-ils tout inventé ? D’où leur venait leur créativité et ne fut-elle pas moindre à certaines époques ? Masquait-elle une faiblesse dans la théorisation, comme on l’a longtemps avancé ? Et peut-on parler d’un déclin de la Chine à partir du XVIIIe siècle, au profit d’une science moderne occidentale devenue triomphante?

La grande aventure technologique de la Chine commence vers 3400 av. JC, quand un peuple d’agriculteurs émerge dans la plaine centrale du Huang He, le Fleuve Jaune. Contemporaine de Babylone, de l’Egypte pharaonique, de la Grèce antique puis de Rome, la civilisation chinoise fait très tôt la preuve de son inventivité, notamment en matière d’agriculture. « Au Ve siècle av. JC, les paysans chinois maîtrisent déjà la culture en ligne (on sème en suivant des sillons bien droits) et le sarclage (on élimine les mauvaises herbes entre les sillons). Ils disposent d’outils en fer, les houes, les socs de charrue, les versoirs courbés, qui permettent de retourner la terre quand la charrue avance », note Catherine Jami, directrice de recherches CNRS au Centre d’Etudes sur la Chine Moderne et Contemporaine. Cent ans plus tard, la fonte de fer, obtenue dans des hauts fourneaux en argile, aux excellentes capacités réfractaires, permet la production à grande échelle d’outils agricoles ; apparaît le harnais, d’abord de trait puis à collier, bien plus efficace pour la traction que la sangle placée autour de la gorge du cheval. Ces innovations, faut-il le rappeler, n’atteindront l’Europe qu’au XVIIIe siècle… La riziculture, qui se développe alors sur les terres inondables du sud, fait appel à des techniques de plus en plus perfectionnées. Les champs sont drainés ou irrigués selon les saisons grâce à un ingénieux système de canaux, de digues et de machines. Modèle du genre : la pompe à godets, attestée au 1er siècle après JC, qui permet de remonter de l’eau jusqu’à 4,5 mètres.

« S’il y a une région du monde que l’on peut comparer à la Chine ancienne, c’est la Mésopotamie, où l’agriculture n’était pas non plus dépendante des précipitations», note Catherine Jami. Les anciens Chinois, comme les Sumériens et les Babyloniens un peu avant eux, n’ont pas seulement développé des techniques agricoles adaptées à leur terrain. Ils ont laissé des traces écrites dès le XIVe siècle avant JC, d’abord sur des os et des écailles de tortues, puis sur des rouleaux de soie tissée, et enfin sur du papier fabriqué en écorce de mûrier, en fibres de lin, de bambou, de riz. Au IIe siècle av. JC, ils utilisaient une technique de calcul reposant sur la manipulation de baguettes disposées en lignes et en colonnes sur une surface. Dès cette époque, ils maîtrisaient les quatre opérations, l’extraction de racines carrées, la résolution d’équations. « Dans tous ces domaines cependant, les méthodes des Chinois et des Babyloniens différaient et à ce jour, on n’a relevé aucune trace de circulation entre la Mésopotamie et la ChineIl faut donc laisser à la Chine la possibilité d’inventions parallèles, poursuit Catherine Jami. Pour autant, il est nécessaire de la désingulariser. Tout comme l’Europe n’est pas l’héritière de la seule Grèce, la Chine de l’Antiquité était une entité ouverte, inscrite dans le vaste espace géographique de l’Eurasie : elle a bénéficié d’importants courants d’échange avec l’Asie du Sud-Est, l’Asie Centrale, l’Inde, l’Iran, les steppes du Nord et même le monde méditerranéen. »

Pour la chercheuse, l’histoire des sciences et des techniques chinoises ne s’est pas déroulée en continuum depuis ses débuts. « Comme d’autres civilisations, la Chine a traversé des périodes plus ou moins fécondes». L’époque troublée des Royaumes combattants (Ve siècle av. JC-221 av. JC), pendant laquelle sept royaumes puissamment armés se disputèrent la première place dans le bassin du Fleuve Jaune, a amené des progrès. L’unification du pays sous la dynastie Qin (221-206 av. JC) va tout accélérer. En uniformisant l’écriture, en lançant la construction de la Grande Muraille pour défendre la frontière nord, en inaugurant des systèmes uniques de monnaie, de poids et de mesures, le souverain donne un nouveau cadre aux inventions chinoises : elles serviront désormais les desseins d’un état centralisé. A partir de son règne, au fil des dynasties qui se succèdent, l’administration des provinces est confiée à des fonctionnaires du gouvernement, recrutés sur examens. Le confucianisme, réseau de valeurs humanistes issu de l’œuvre du lettré Confucius (551-479 av. JC), devient la doctrine officielle de l’Etat. Les autorités font circuler les lois et les idées de plus en plus vite, grâce à l’invention, vers la fin du VIIe siècle, de la xylographie ; ce procédé d’’impression permet de reproduire les milliers de caractères chinois grâce à des tampons puis des planches gravées en relief et encrées. L’Empire organise aussi le tissu économique du pays, mettant sous sa coupe la production de fer, l’extraction du sel, la fabrication de soieries et de laques en série ou les grands travaux hydrauliques.

« Dès lors, beaucoup d’inventions dues à des individus isolés sont appropriées par le pouvoir impérial. Intermédiaire entre le cosmos et la société humaine, l’empereur doit affirmer sa légitimité par sa maîtrise sur les éléments naturels », souligne Catherine Jami. La maîtrise des eaux est essentielle. Pour assurer l’afflux régulier des impôts en grain et en sel vers leur capitale, les souverains des dynasties successives investissent dans la construction, l’entretien et l’extension du Grand Canal, qui reliera finalement Hangzhou à Pékin, dans le nord, sur près de 1800 km. Ces travaux titanesques élargiront considérablement les connaissances chinoises en matière d’ingénierie hydraulique (ponts à tablier coulissant, écluses, pompes à godets, norias) et de techniques de navigation (voiles, gréement, godilles chinoises…).

Autre point-clé de la politique impériale : la maîtrise du temps et du ciel. Aux fonctionnaires du Bureau de l’Astronomie, les empereurs demandent de prédire les phénomènes célestes et d’élaborer un calendrier, essentiel pour synchroniser le rythme des activités sur celui des saisons ou les transports sur de longues distances, programmer la collecte des impôts ou les rituels religieux. Durant plus de deux millénaires, les observations et les calculs des astronomes chinois ont permis de cumuler des données impressionnantes : entre les années – 1400 et 1700, ils recensent par exemple 90 supernovae ou novae, un phénomène qu’aucune source fiable ne mentionne en Europe avant le XVIe siècle. Cette activité scientifique s’accompagne de l’invention d’instruments de mesure, clepsydres, gnomons, horloges armillaires pour la mesure du temps, lentilles pour l’optique… Il faut aussi mentionner la boussole. Si ses origines demeurent obscures, une description détaillée mentionnant la déclinaison magnétique en est donnée au XIe siècle. L’instrument accompagne le célèbre navigateur Zheng He dans ses voyages dans l’océan Indien au début du XVe siècle. « Avant même ces explorations, il y eut des échanges entre l’observatoire de Pékin et celui de Maragha, dans l’actuel Iran, pendant la période de domination mongole en Chine, entre 1279 et 1367. Impossible cependant de mesurer la part des Chinois dans les progrès de l’astronomie arabe, dont les travaux initièrent un renouveau en Europe à la fin du Moyen Age », reprend Catherine Jami.

A cette époque, les contacts entre les civilisations occidentale et chinoise se multiplient. On sait que les Romains vantaient déjà la qualité de la soie venue du « pays des Sères », si belle et chaude qu’ils la détissaient pour la retisser plus fin et en tirer meilleur profit. Les premiers voyageurs occidentaux qui relatèrent leurs périples dans l’Empire du Milieu, le moine franciscain Guillaume de Rubrouck, émissaire du roi Saint Louis à la cour des Mongols en 1253, ou le Vénitien Marco Polo, attaché plusieurs années à la cour de l’empereur Kubilai Khan à la fin du XIIIe siècle, furent unanimes : rien ne surpassait la créativité des Chinois, inventeurs de la porcelaine, du papier-monnaie, des relais de poste, de la poudre noire et de mille autres merveilles. Même son de cloche chez les jésuites qui confrontèrent leurs savoirs, notamment en mathématiques et en astronomie, avec les savants chinois, au XVIIe siècle. Mais cette admiration décline peu à peu à partir de 1715, quand le pape interdit aux Chinois convertis au christianisme les rites confucianistes, peu compatibles selon lui avec la foi catholique. En retour, l’empereur Kangxi interdit le christianisme dans l’Empire du Milieu. Emerge alors en Europe une image négative de la Chine, celle d’un pays arriéré et corrompu, qui prévaudra longtemps.

Ce regard sur le régime de l’Empire du Milieu va s’avérer lourd de conséquences. L’histoire des sciences, désormais écrite par les Européens, relègue peu à peu la Chine et ses inventions à une place mineure. En ce XVIIIe siècle des Lumières, où la science moderne émerge en Occident, un reproche revient notamment dans les commentaires des observateurs de la Chine : ses savoirs resteraient empiriques et ne reposeraient sur aucune théorie digne de ce nom. « Ce jugement tient sans doute aussi à la différence radicale entre la manière dont les Chinois et les Européens de l’époque rendaient compte du monde. Les Chinois ont raisonné davantage en termes de processus qu’en termes de causes, explique Catherine Jami. L’idée que l’univers a été créé par une entité extérieure, garante de lois le régissant, leur est étrangère : dans leur cosmogonie, le monde s’est développé par différenciation de deux principes opposés, le Yin et le Yang, qui ont ensuite donné naissance à la multiplicité des êtres. Comprendre le monde, en perpétuel changement, c’est donc en rendre compte en termes de transformations. Cela n’exclut nullement la recherche de régularités dans la nature ». On le sait aujourd’hui, l’approche chinoise, longtemps incompréhensible aux Occidentaux, a généré de multiples inventions. Fruit d’une tradition remontant au mythique Empereur Jaune (qui aurait vécu au IIIe millénaire avant notre ère), la médecine chinoise ne cherche pas par exemple à isoler les phénomènes pour dégager des relations de cause à effet. Considérant le patient globalement, elle cherche à le garder en bonne santé en préservant l’harmonie entre corps, âme et esprit. Cette approche a permis de développer l’acupuncture, qui vise à rétablir une circulation harmonieuse des qi, les énergies vitales, en stimulant des points précis avec de fines aiguilles. Une médecine tardivement reconnue dans plusieurs pays occidentaux, dont la France, pour ces bénéfices (traitement de la douleur, des dysménorrhées, des troubles du sommeil, des lombalgies, sevrage tabagique…). Grands observateurs du corps humain, les praticiens chinois ont aussi identifié des affections et des traitements ignorés en Europe jusqu’au XVIIIe siècle, comme les carences alimentaires, connues en Chine dès le IIe siècle ou le principe de l’immunisation par l’inoculation du virus de la variole, diffusée autour de l’an 1000.

« L’idée que la Chine a entamé son déclin technique et scientifique au XVIIIe siècle reste une lecture très européocentriste de l’histoire. A cette époque, la balance commerciale penche encore largement en faveur de la Chine, estime Catherine Jami. Après une phase d’expansion territoriale, la dernière dynastie Qing, établie en 1644 par les Mandchous, est à la tête d’un empire trois fois plus grand que celui des Ming avant eux. « Les Mandchous se positionnent à égalité avec les autres grands empires de l’époque, des Moghols en Inde, des Russes qui émergent, des Ottomans, des Safavides au Proche Orient, des Habsbourg en Europe centrale. Sur le plan technique, l’Empire du Milieu n’a pas grand chose à prendre de l’Occident, sauf peut-être ses horloges ! » Leur concept, inventé puis tombé dans l’oubli en Chine, a en effet été redécouvert sous une forme plus perfectionné par l’intermédiaire des Jésuites. « Les Européens en revanche sont grandement intéressés par le thé et la porcelaine chinoise. Si à la fin du XVIIIe siècle l’empereur est réticent au commerce avec eux, c’est qu’il est bien conscient de la situation géopolitique, et notamment du pouvoir qu’a pris l’East Indian Company sur le sous-continent indien ».

C’est plutôt au XIXe siècle que se dessine la faiblesse de la Chine face à la pression internationale. Les caisses de l’Etat ont été vidées par les conquêtes ; famines et inondations se succèdent ; la révolte des Taiping, ces rebelles qui se réclament de Jésus et des Evangiles pour s’opposer au régime et déclencher des réformes sociales et agraires dans le sud et le centre du pays, fait 20 à 30 millions de morts, et parmi eux de nombreuses élites. Disposant de techniques efficaces et d’une grande force de travail, la Chine ressent alors moins la nécessité d’innover. Or sa population est passée de 150 à 300 millions d’habitants entre 1700 et 1800, alors que la surface cultivable n’a pas augmenté. Les crises internes, tout comme la pression démographique, vont rompre l’équilibre et la faire basculer dans la révolution. En 1912, naît la République de Chine…

Il faudra attendre 1954, date de la parution du premier volume de « Science and Civilisation in China », l’œuvre monumentale du sinologue britannique Joseph Needham (voir encadré), pour que la Chine se réinscrive dans l’histoire mondiale des sciences et des techniques. Depuis, archéologues et historiens multiplient les études sur les apports de la civilisation chinoise. Leur prochain rendez-vous : la 14eme conférence internationale sur l’histoire des sciences en Asie orientale, qui réunira près de 400 spécialistes venus du monde entier en juillet 2015 à Paris. Durant le dernier demi-siècle, la Chine n’a pas seulement renoué avec son passé scientifique. Faisant de la recherche une priorité politique, elle y a investi massivement, elle a développé universités et instituts performants, elle a facilité le retour des « cerveaux » installés à l’étranger. Jusqu’à s’imposer dans des domaines aussi variés que l’espace, l’aéronautique, le nucléaire ou la santé, avec les nanotechnologies…

Inventions à effets variables

A civilisation différente, usages variables de la science. Ainsi la l’invention de la poudre noire par les Chinois au IVe siècle a eu des conséquences bien différentes de part et d’autre du monde. En Europe, la compétition entre différents Etats a stimulé le développement rapide des armes à feu, qui ont contribué à la fin de la féodalité. En Chine, où l’Etat avait le monopole sur l’usage des armes, leur développement, moins spectaculaire, n’a que peu influencé le système politique. Il a même plutôt joué en faveur d’un Etat stable.

L’homme qui changea le regard sur la Chine

Rien ne prédisposait le biochimiste britannique Joseph Needham (1900-1995) à devenir sinologue. En 1937, sa rencontre avec trois jeunes chercheurs chinois, venus travailler dans son laboratoire de Cambridge, changea pourtant sa vie. Le savant les écoute d’abord raconter comment la Chine a inventé telle ou telle chose…. Perplexe, il se fait traduire d’anciens textes chinois, puis entame l’étude de cette langue, rencontre de nombreux savants de ce pays, avant de devenir, pendant la seconde guerre mondiale, directeur du bureau de coopération scientifique sino-britannique de Chongqing. Le fruit de son travail, publié à partir de 1954 : « Science & Civilisation in China », une œuvre en plus de 20 volumes dédiée à l’histoire des sciences et des techniques chinoises.

Article publié dans les Cahiers de Science & Vie/Avril 2015. 

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