Les villes sont-elles mortelles?

Entretien avec Alain Musset, géographe, spécialiste de la ville et des sociétés urbaines en Amérique latine. Directeur d’études à l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales), il s’intéresse aussi aux villes imaginaires, en particulier dans la science fiction. Il est l’auteur de « Villes nomades du Nouveau Monde » (Editions de l’EHESS, 2002) et de « Le Syndrome de Babylone. Géofictions de l’apocalypse » (Armand Colin, 2012).

Les villes sont-elles mortelles et quels exemples trouve-t-on, dans le passé, de morts ou de disparitions de villes ?

Alain Musset : Les civilisations sont mortelles, donc les villes le sont aussi. Au fil de l’histoire, d’innombrables cités ont connu un essor formidable, puis se sont éteintes, pour des causes diverses : guerres, conflits internes, catastrophes naturelles, changements climatiques, épidémies, fin d’un cycle économique…. En donnant à voir leurs ruines, certaines villes mortes frappent particulièrement l’imagination. Le meilleur exemple en est la cité et nécropole royale de Thèbes, près de l’actuelle Louxor, qui fut capitale de Haute Egypte au Nouvel Empire (1500 à 1000 av. JC), mais ne se releva jamais de son saccage en 663 av. JC par les Assyriens. Vient aussi à l’esprit la ville romaine de Pompéi, ensevelie avec ses habitants sous les cendres du Vésuve en l’an 79 ; puis Teotihuacan, la plus grande ville d’Amérique pré-colombienne, dans l’actuelle vallée de Mexico : à son apogée au Ve siècle, abandonnée au VIIIe siècle, elle fut « retrouvée » en 1325 par les Aztèques, qui y virent une cité bâtie par les anciens dieux. On peut aussi évoquer Angkor, capitale de l’Empire khmer du IXe au XVe siècle, dont les palais, les temples en ruines gisant au milieu de la jungle impressionnent aujourd’hui tant les visiteurs. A ce catalogue, ajoutons enfin les innombrables ghost towns de l’ouest américain (près 50 000 !), sorties de terre à la fin du XIXe siècle et abandonnées au début du XXe siècle, quand leurs ressources minières se sont épuisées…

Certaines villes disparaissent donc, pour ne jamais se reformer. Mais leurs habitants ont-ils annoncé leur destruction ? Quand s’est formée la pensée de la mort des villes ?

A.M. : L’idée de la destruction du monde a traversé toutes les civilisations, notamment à travers les mythes partagés du Déluge ou de l’ekpyrosis (destruction par le feu). Mais dans la réalité, la chute des villes est moins facile à saisir : selon qu’elles se sont éteintes brutalement ou progressivement, leurs contemporains n’ont pas forcément « théorisé » leur disparition. Pour voir se cristalliser la pensée de la mort des villes, on peut cependant se tourner vers la Bible, qui met en scène la destruction par Dieu des cités de Sodome et Gomorrhe, coupables d’avoir transgressé les lois de l’hospitalité, ou la chute de « Babylone la grande, mère des fornications et des abominations de la Terre ». Bien que sujets à interprétations, tous expriment une défiance, un rejet pour la ville, symbole de toutes les formes de corruption : par les mœurs, par l’argent, par le mépris de l’autre, par l’exploitation de l’étranger. On voit s’y dessiner l’idée que la ville éloigne de Dieu…

Dans notre civilisation occidentale, imprégnée de culture biblique, les villes seraient donc maudites par essence ?

A.M. : C’est le paradoxe de notre civilisation : elle a été l’une des plus enclines à favoriser les systèmes urbains ; mais en parallèle, elle a développé une philosophie anti-citadine, glorifiant la nature, œuvre de Dieu, au détriment de la ville, œuvre des hommes. Les auteurs occidentaux n’ont pas seulement puisé cette philosophie aux sources de la Bible, mais aussi dans la littérature antique, en particulier les oeuvres du poète latin Virgile, Les Bucoliques et Les Géorgiques, qui célébraient le retour aux champs pour les Romains. Aux siècles passés, on retrouve l’influence biblique dans les colonies espagnoles d’Amérique où les villes fondées par les conquérants sont exposées à de nombreux risques : guerres, épidémies, cyclones, éruptions volcaniques, tremblements de terre… Ces désastres frappent l’imagination des populations : on y voit une forme de châtiment divin ; afin d’éloigner le danger, on multiplie processions, flagellations et actes de contrition. Parfois, on élabore en parallèle un début de pensée scientifique : en 1651, les autorités de Guatemala, détruite par un séisme, firent creuser des trous dans la terre pour en faire sortir l’air emprisonné parce qu’on pensait qu’il était la cause des secousses. Mais le plus souvent, la pensée magique religieuse s’exprime sous des formes qui peuvent paraître cocasses. Après le tremblement de terre de Lima, en 1746, le vice-roi espagnol fit rallonger les jupes des femmes pour lutter contre les pensées lubriques de ses habitants et calmer la colère de Dieu !

Envisage-t-on différemment la mort des villes à partir du XVIIIe siècle, quand l’esprit des Lumières fait émerger la raison ?

A.M. : Suite au séisme de Lisbonne, qui fit près de 60 000 victimes en 1755, un débat a fait rage parmi les philosophes des Lumières. Opposés dans cette « Querelle sur le mal et la providence », Voltaire percevait la catastrophe comme la fin de l’idéologie religieuse ; Rousseau ne remettait en cause la bonté divine et pointait plutôt la responsabilité de l’homme constructeur. « Si les Lisboètes avaient été plus légèrement logés, écrivait-il, le dégât eut été beaucoup moindre ». Avec cet événement, qui anticipe la refondation des villes modernes européennes, mais aussi les débuts de l’archéologie, l’Occident a amorcé un virage vers la pensée scientifique, sans se couper complètement de ses racines religieuses. Dés lors, on s’est mis à chercher les causes humaines et naturelles de la mort des villes. Certains penseurs ont pourtant gardé une défiance pour l’urbain. Inspirés par la poésie pastorale de Virgile, J.J. Rousseau ou Bernadin de Saint-Pierre ont contribué à bâtir le stéréotype du berger simple et vertueux, qui se moque des vaines préoccupations du citadin. La condamnation des modes de vie urbains s’est réaffirmée au XIXe siècle aux Etats Unis, avec des essayistes et des penseurs comme Henry D. Thoreau, Ralph W. Emerson ou John Muir. Pour ces précurseurs de l’écologie, les villes sont les symboles les plus illustres d’une civilisation qui a choisi le mauvais chemin. La ville, c’est l’anti-Nature et celle-ci reprend ses droits au moindre signe de faiblesse. De nos jours encore, cette pensée magique mêlant Dieu et la nature ressurgit régulièrement. En 2001, un sondage réalisé par l’institut Gallup indiquait que 36 % des Salvadoriens voyaient le bras divin dans les séismes qui avaient frappé leur pays.

La science fiction s’est souvent emparée de l’idée de la mort des villes. Ce faisant, apporte-t’elle du nouveau à la vision biblique ?

A.M. : Pas vraiment… Depuis les origines du genre, les auteurs de science fiction sont fascinés par l’Apocalypse, thème qui leur permet de spéculer à l’infini sur les avancées techno-scientifiques et leurs possibles conséquences. Pour évoquer la fin du monde, beaucoup prennent pour cible prioritaire des grandes villes mondialement connues. Dés 1926, Fritz Lang avait placé son film Métropolis sous le signe de New York, archétype de la ville verticale … Paris, Londres, Los Angeles, Las Vegas et désormais les mégalopoles asiatiques ont aussi subi les foudres divines au cinéma. Pourquoi ? Tout simplement parce que ces villes incarnent aux yeux du public les nouvelles Babylone, concentrés de débauche et d’injustice. Sans doute aussi parce qu’elles offrent des décors spectaculaires, symbolisant tous les maux urbains : gratte-ciels, ponts, routes, ascenseurs… Et enfin parce qu’elles concentrent sur leur territoire des icônes architecturales universelles : la statue de la Liberté, la tour Eiffel, le Golden Gate Bridge…

Aujourd’hui, les villes sont en première ligne dans les problèmes de climat, de pollution ou de violence qu’affronte l’humanité. Sont-elles plus vulnérables que jamais ?

AM : Tout un courant de pensée s’interroge actuellement sur le fait de savoir si les organismes urbains sont soutenables, même avec l’apport de la technologie. Les reproches faits aux villes sont innombrables : étalement urbain, pollution, ségrégation sociale et ethnique, exclusion économique, perte du lien social, disparition des espaces publics, insécurité… Il est vrai que plus une ville est grande (démographiquement) et pauvre (économiquement), plus elle est vulnérable. Le modèle nord-américain, qui s’est diffusé en Amérique latine, a favorisé des divisions socio-spatiales d’ordre horizontal : les centre-villes se sont paupérisés et dégradés, pendant que les classes aisées s’enfermaient dans des quartiers-ghettos fragmentés et ultra-protégés. Le risque d’explosion sociale est réel. En grandissant démesurément, les organismes urbains sont aussi effacé les frontières avec la campagne. Tout se mélange, centres historiques, périphéries, villes-lisières, zones commerciales et industrielles, ce qui pose évidemment des problèmes environnementaux. Mais dans d’autres parties du monde, notamment en Europe, les centres des grandes villes ont gardé une forte puissance symbolique et de l’attractivité. Et par ailleurs, il faut l’admettre : nous sommes tous de plus en plus urbains dans nos modes de vie. Les villes ont-elles donc besoin d’être sauvées ? Selon moi, elles ne mourront pas, mais on doit les réinventer !

Il y aurait donc une résilience possible pour les villes ? Quelle expériences positives peut-on citer dans ce domaine ?

A.M. : La résilience, qui désigne la capacité pour un organisme à retrouver ses propriétés initiales après une altération, est un mot à la mode, à l’usage galvaudé. Mais prenons l’exemple de Mexico, souvent présentée comme une ville « résiliente ». Dans les années 1980, cette capitale était devenue un enfer et cumulait tous les problèmes liés à l’urbanité : explosion de population venues des campagnes, pollution industrielle, embouteillages monstrueux… Depuis, l’exode rural s’est tari et des mesures radicales ont été prises : les anciens lacs de Mexico, qui avaient été drainés pour libérer de l’espace, ont été remis en eau, on a recréé tout autour des zones naturelles, délocalisé les industries, imposé une circulation alternée pour les automobiles, mis en place des taxis propres, les fameuses coccinelles vertes… Résultat : la ville se porte beaucoup mieux. D’autres expériences, comme le projet de ville verte et haute technologie de Songdo, en Corée du sud, qui prévoit d’offrir emplois et logements à 300 000 personnes sans aucune émission de CO2, pourraient s’avérer concluantes. Deux nouvelles pistes s’ouvrent donc aux urbanistes. Les grandes cités de demain doivent apprendre à mieux composer avec la nature, au lieu de s’imposer à elle. Il faut aussi lutter contre les inégalités et la pauvreté urbaine. Pour cela, les villes doivent continuer à produire, à offrir du travail et les richesses doivent être mieux réparties entre leurs habitants. A cette seule condition, on refera des « consommateurs d’espace urbain » que nous sommes devenus des citoyens impliqués politiquement, économiquement et socialement dans la ville.

Entretien publié dans les Cahiers de Science & Vie/Juin 2015

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