L’Europe au siècle des Lumières

Au fil du XVIIIe siècle, de multiples foyers des Lumières s’allument en Europe. Le désir de savoir et de progrès est général. Mais si les idées nouvelles circulent de plus en plus vite, elles doivent aussi s’adapter aux réalités de terrain, religieuses, politiques ou économiques.

« Il importe peu que l’Europe soit la plus petite des quatre parties du monde par l’étendue de son terrain, puisqu’elle est la plus considérable par ses Lumières (…) », écrit le chevalier Louis de Jaucourt dans l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, éditée de 1751 à 1772. Au XVIIIe siècle, c’est à l’échelle de tout le continent européen que se pense le projet modernisateur des Lumières. Mais d’où part ce mouvement et comment progresse-t-il en Europe? Quelles sont les parentés et les divergences des Lumières selon les pays ? Comment, enfin, s’organise la circulation des idées et des hommes sur ce territoire traversé par les guerres et encore morcelé en une mosaïque d’Etats?

« Les premiers signes des Lumières apparaissent en Angleterre et dans les Provinces Unies des actuels Pays Bas, durant la Glorieuse Révolution de 1688-1689», explique Pierre-Yves Beaurepaire, professeur d’histoire moderne à l’Université Nice Sophia Antipolis. En accord avec le parlement anglais, le prince d’Orange, alors commandant militaire des Provinces Unies, renverse son beau-père, le roi d’Angleterre Jacques II, qui a eu la mauvaise idée de baptiser son héritier selon le rite catholique. « Les conflits de pouvoir entre la famille d’Orange et les élites urbaines, accompagnés de débats acharnés, d’émeutes violentes créent une instabilité politique, qui élargit l’espace d’expression de l’opinion… » Dans les Provinces Unies, la presse prend forme, les livres interdits ailleurs sont publiés. En Angleterre, la théorie de la connaissance du philosophe John Locke (1632-1704) et les découvertes du physicien Isaac Newton (1643-1727) séduisent. Cet Enlightenment à l’anglaise, qui ignore encore son nom, ne tarde pas à gagner le continent…

« En France, le frémissement se fait sentir dès la fin du règne de Louis XIV, en 1715. Avant la majorité de Louis XV, en 1732, le régent Philippe d’Orléans donne une respiration nouvelle au royaume, accordant un pouvoir accru aux parlementaires, nouant une alliance inédite avec l’Angleterre. Il permet ainsi aux lettrés et savants de découvrir les idées qui circulent outre-Manche », reprend P.Y. Beaurepaire. Voltaire, qui s’y rend en 1726, renvoie dans les Lettres philosophiques l’image d’une nation anglaise plus libre, plus heureuse et plus puissante que le royaume de France. Montesquieu, qui y séjourne un an en 1729, est sidéré par la vivacité des débats au parlement et contribue avec l’Esprit des Lois à faire connaître la « belle constitution de l’Angleterre ». Le terme « Lumières » apparaît pour la première fois dans un discours rédigé par le diplomate français Jean-Baptiste Dubos en 1733 : « La perfection où nous avons porté l’art de raisonner, qui nous a fait faire tant de découvertes dans les sciences naturelles, est une source féconde en nouvelles lumières », écrit-il. Aussitôt adopté par les lettrés, il va bientôt se décliner dans toutes les langues d’Europe…

« Depuis la révocation de l’édit de Nantes par Louis XIV en 1685, les protestants ont quitté la France par vagues successives. En un demi-siècle, près de 170 000 d’entre eux ont trouvé refuge en Europe du nord et du nord-ouest. Berlin compte alors 20 % de Français sur sa population. », explique P.Y. Beaurepaire. Parmi les réfugiés, des polémistes, des libraires, des imprimeurs s’emploient à propager les idées nouvelles à travers livres et journaux. Grâce à eux, les Lumières s’allument en foyers multiples sur tout le continent européen. Au nord, ce sont le plus souvent des princes éclairés qui donnent l’élan. Dans les Etats du Saint-Empire romain germanique, l’Autriche, la Bavière, le duché de Saxe-Gotha, le Palatinat, la vie intellectuelle prend un nouvel éclat. Les années 1730 marquent le début de l’Aufklärung, les Lumières à l’allemande, définies plus tard par le philosophe Emmanuel Kant. En Prusse, le roi Frédéric le Grand, couronné en 1740, s’enthousiasme plutôt pour la culture française et invite Voltaire à séjourner dans son palais. En Russie, où des huguenots français se sont installés dès le début du XVIIIe siècle, l’empereur Pierre le Grand transforme Saint-Pétersbourg en une brillante capitale culturelle, tournée vers l’ouest. Vers 1730, les élites y parlent le français, se passionnent pour le théâtre et les sciences. Des exemplaires de l’Encyclopédie ont été retrouvés jusqu’à Perm, au pied des monts Oural ! L’esprit des Lumières atteint plus tardivement d’autres Etats du nord. A partir de 1769, au Danemark, le conseiller d’état J. F. Struensee profite ainsi de son statut de médecin du roi et d’amant de la reine pour engager une série de réformes : liberté de la presse, abolition du servage, de la torture, suppression des corporations.

Le sud de l’Europe prend le train en marche. Les Lumières espagnoles, baptisées lllustraciòn, ne débutent véritablement qu’avec l’arrivée au pouvoir de Charles III, en 1759. A la tête d’un vaste empire colonial, mais amputé de plusieurs territoires européens après la guerre de succession entre Habsbourg et Bourbons (1701-1714), il règne en despote éclairé, réorganisant les universités, réduisant le pouvoir de l’inquisition, développant le commerce et l’agriculture. Bien que fragmentée politiquement, la péninsule italienne invente l’Illuminismo à la même période. A Naples et en Sicile, sous le contrôle de Charles III d’Espagne et dans les Etats sous la tutelle de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche puis de son fils Joseph II, les princes tempèrent le pouvoir de l’église et tentent de gouverner avec raison et tolérance. Le toscan devient langue de culture… A partir de 1755, le Portugal sort lui aussi de sa torpeur médiévale. Le marquis de Pombal, premier ministre du roi José Ier et homme fort du royaume, reconstruit Lisbonne détruite par le tremblement de terre de 1755 et en fait un laboratoire des Lumières. Les idées progressistes touchent même la Grèce, pourtant sous domination ottomane : de riches marchands y créent des écoles et des universités en langue grecque, qui contribuent à développer la conscience nationale.

Qu’est-ce qui anime alors d’un même élan les Lumières à la française, l’Enlightenment anglais, l’Illuminismo italien, l’Aufklärung allemand ou l’Illustraciòn espagnole ? « C’est la curiosité universelle, assure P.Y. Beaurepaire. Les savants et les philosophes du XVIIIe siècle veulent tout comprendre, tout savoir, tout inventer. Ils voient dans la philosophie, la physique, l’économie ou l’éducation le chemins du progrès.» En témoigne bien sûr la mode des encyclopédies. La Cyclopaedia en langue anglaise de Chambers ouvre le feu dès 1728. L’ouvrage rencontre un tel succès commercial en Angleterre qu’une traduction française est d’abord envisagée. Mais Diderot et d’Alembert, qui héritent du projet en 1750, préfèrent développer un projet de plus grande ampleur, en créant leur Encyclopédie en 28 volumes. Que veulent-ils ? Compléter le travail de Chambers, bien sûr, mais aussi le concurrencer en version française, sans hésiter à le piller ! Publiée en Suisse en 58 volumes entre 1770 et 1780 et menée par le savant d’origine italienne F. B. de Felice, l’Encyclopédie d’Yverdon se veut encore plus exhaustive. Ses auteurs suisses, français, allemands, tous protestants, souhaitent élargir le champ des savoirs à l’échelle européenne, tout en lui redonnant une dimension spirituelle. Les principes de la religion chrétienne, l’existence de Dieu, l’immortalité de l’âme, la rédemption, l’amour du prochain, guident selon eux « les lumières d’une raison éclairée ».

On voit ici se dessiner les divergences entre les mouvements « nationaux » des Lumières. Elles sont d’abord d’ordre religieux. «Depuis l’ère des réformes, une fracture confessionnelle traverse le continent européen. Les grands penseurs français, Diderot, Voltaire, Helvétius, La Mettrie, d’Holbach, majoritairement anti-cléricaux, représentent la frange radicale du mouvement. L’Enlightenment à l’anglaise se caractérise par son discours anti-papiste. Dans le monde protestant de l’Europe centrale et orientale, domine le modèle chrétien, hostile à l’irréligion », explique P.Y. Beaurepaire. Les représentants des Lumières s’affrontent aussi sur le terrain naissant des identités nationales, comme l’atteste le débat sur les langues. Voltaire voudrait bâtir la civilisation européenne autour du français, la langue de la diplomatie, des arts et des élites. Mais l’arrogance des « petits maîtres français » en agace plus d’un. D’autres arguent de la puissance militaire, politique et économique de l’Angleterre pour préférer l’anglais au français comme base d’échanges. Certains, comme Nicolas Beauzé dans son Dictionnaire de grammaire et littérature, paru en 1782-1786, proposent d’inventer une langue nouvelle, commune « à tous les savants de l’univers ». Les scientifiques germaniques s’accrochent au latin. Enfin, nombre de voix s’élèvent pour défendre les langues nationales, symboles de pluralité.

Malgré ces rivalités, l’Europe est alors le cadre d’intenses circulations et échanges. « Les botanistes et les minéralogistes sillonnent le continent et les colonies à la recherche de nouveaux spécimens, les cartographes vont jusqu’en Sibérie pour fixer les frontières de la civilisation, les lettrés et les artistes se déplacent en quête de commanditaires et de protecteurs », témoigne P.Y. Beaurepaire. Hors l’épisode de la guerre de Sept ans (1756-1763), qui jette presque toutes les armées d’Europe sur les champs de bataille, la mode est au voyage. Les jeunes gens aisés partent faire leur apprentissage du monde au cours du fameux « Grand Tour ». Leur périple européen dure plusieurs mois, mais il s’arrête parfois à Calais pour les Anglais les moins argentés ! On se déplace en voiture à cheval ou en bateau à voiles, avec ses domestiques, on produit des lettres de recommandation pour être introduit dans la société, on tient son journal de voyage, on fait escale dans des villes choisies pour visiter les monuments, les collections, les savants renommés. Dans les années 1760, la demeure de Voltaire à Ferney, à la frontière franco-suisse, devient ainsi un incontournable. Mais il faut aussi passer par le lac de Genève, les sites antiques de la baie de Naples, la maison Carrée de Nîmes, le cabinet de physique d’Alexandre Charles à Fontainebleau, l’université de Göttingen ou les villes d’eaux de Spa et de Bath, qui publient à chaque début de saison la liste des personnalités attendues. Les premiers guides touristiques apparaissent, tel « Le Guide du voyageur en Europe », d’abord publié en allemand en 1784, puis traduit en français par l’écrivain allemand H. A. O. Reichard.

Les échanges se font aussi sur le mode épistolaire. « Dans l’Europe des Lumières, tout le monde écrit à tout le monde, s’amuse P.Y. Beaurepaire. Les plus sollicités passent des heures à répondre à leurs correspondants en plusieurs exemplaires numérotés, expédiés par différents porteurs. Car le courrier reste peu sûr et soumis à la censure des cabinets noirs, même si la Révolution postale a multiplié les relais de chevaux, réduit les temps de parcours et amélioré les routes. Certaines institutions favorisent la diffusion des savoirs. Cénacles formés d’érudits et d’amateurs, les sociétés académiques entretiennent des réseaux de correspondants étrangers pour récolter des données dans des domaines aussi variés que la météorologie ou l’archéologie. Les loges maçonniques participent au mouvement pour le progrès ; celle des Neuf Sœurs, fondée en 1776 à Paris, et dont Voltaire et Benjamin Franklin furent membres, contribue à la fois au soutien à la Révolution américaine et au développement des sciences. Phénomène majoritairement français, les salons ouvrent leurs portes aux étrangers de passage : entre deux potins mondains, on y pratique débats philosophiques, conférences scientifiques et jeux littéraires. « Journaux et livres se diffusent enfin de plus en plus largement. La Gazette de France ou le Mercure, proches du pouvoir royal, sont distribués par abonnement dans toute l’Europe; de nombreux journaux comme la Gazette d’Amsterdam aux Provinces-Unies ou les Nouvelles Germaniques en Prusse sont édités en français, le périodique anglophone The Spectator sert partout de modèle », note P.Y. Beaurepaire. Certains libraires et imprimeurs se spécialisent même dans les extraits de livres de 10 à 20 pages traduits et annotés, plus faciles à assimiler que des ouvrages originaux !

Ainsi, les élites de l’Europe des Lumières ont conscience d’appartenir à un même espace. Bien que fantasmé, leur rêve partagé d’une Europe unie et pacifiée ne préfigure-t’il d’ailleurs pas, à sa manière paradoxale, la construction européenne du XXe siècle ?

Un rêve d’union européenne

L’idée d’union européenne ne date pas du XXe siècle. Alors que la guerre est omniprésente au XVIIIe siècle, tant sur terre que sur mer et dans les colonies, plusieurs intellectuels des Lumières esquissent déjà des projets visionnaires de paix perpétuelle. Dés 1713, l’abbé de Saint-Pierre, écrivain et diplomate français, imagine ainsi une union européenne composée des 18 principales souverainetés chrétiennes et fonctionnant comme organisme supérieur de prévention et de gestion des crises. Chaque pays y aura une voix et mettra sa puissance au service de l’union, en cas d’agression par l’un des membres. Dans son ouvrage « Zum ewigen Frieden » (Vers une paix perpétuelle), paru en 1795, le philosophe allemand Emmanuel Kant propose pour sa part un programme complet pour une paix durable, entre des états nécessairement démocratiques et fédérés.

 

A lire :

Pierre-Yves Beaurepaire, L’Europe au siècle des Lumières, Ellipses 2011 et L’Europe des Lumières, PUF-Que sais-je ? N° 3715, rééd. 2013.

Article publié dans les Cahiers de Science & Vie/Janvier 2015.

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