L’homme, espèce fabulatrice

Depuis qu’Homo Sapiens sait parler, il invente des histoires pour expliquer et ordonner le monde, pour convaincre, rêver, se rassurer ou effrayer. Comment et pourquoi cette singularité humaine s’est-elle affirmée ? Et l’homme garde-t-il la maîtrise sur les fictions qui l’entourent ?

Qu’y a-t-il de commun entre les Homo Sapiens qui commencent à enterrer leurs morts au Proche Orient, il y a près de 100 000 ans, et les adeptes du spiritisme, qui communiquent avec leurs défunts en faisant tourner les tables ? Quel fil relie les Grecs de l’Antiquité, qui se nourrissent des glorieux récits d’Achille ou d’Héraclès, et les cosplays japonais, qui se costument pour ressembler à leurs héros de manga ? Qu’est-ce qui pousse Auguste ou Napoléon à créer des empires? Pourquoi les consommateurs que nous sommes sont-ils si réceptifs aux messages publicitaires? Les hommes ont tous besoin d’histoires pour vivre, ils projettent ce qui se passe après la mort, ils fantasment des héros qui leur servent de modèles, ils bâtissent leur légende sur des conquêtes, ils préfèrent les objets porteurs de fiction…

L’homme est une espèce fabulatrice, dotée d’un talent particulier pour interpréter, imaginer, construire, ordonner, donner du sens à ce qui l’entoure. Selon de nombreux penseurs, raconter et inventer des histoires serait même une singularité humaine, qui se serait développée avec le langage pour faire face à l’arbitraire du réel. « L’homme est un animal religieux, écrit Umberto Eco, le monde tel qu’il est ne lui plait pas, il a donc besoin d’un monde alternatif, meilleur, qui lui donne de l’espoir et le pousse à chercher autre chose. L’imagination de l’homme suit l’épanouissement de sa connaissance et de ses besoins. » Quand et comment l’homme est-il devenu l’espèce fabulatrice ? Le réel humain n’est-il qu’une succession de fictions, perçues comme des vérités ? La science ne produit-elle pas parfois des fictions, pour soutenir des théories douteuses? Et la littérature, en produisant des récits revendiqués comme fictions, peut-elle nous aider à élargir nos champs d’interprétation du réel ?

Pour retrouver la trace tangible d’une fiction humaine, il faut remonter loin dans le temps. Vieux de 92 000 ans, le site Sapiens de Qafezh (Israël) a révélé la tombe d’un adolescent, inhumé avec des bois de cerf dans les mains, relevées à la hauteur du visage… Symbole de résurrection ou rappel des circonstances de la mort du jeune homme ? Dans tous les cas, cette première sépulture individuelle témoigne du passage de l’espèce humaine dans la dimension fabulatrice. « Ne pas abandonner ses morts aux charognards, accomplir des offrandes funéraires, c’est déjà se faire une idée de ce qui se passe dans un autre monde, note le préhistorien Jean-Loïc Le Quellec, directeur de recherches CNRS à l’Institut d’Etudes des Mondes Africains.

L’art pariétal qui se développe à la fin du paléolithique (-30 000 à -12 000 av. JC) avec Homo Sapiens, ouvre d’autres pistes. Avec les signes (points, flèches, mains négatives et positives), les grands herbivores occupent la majeure partie des représentations dans les grottes ornées. Les motifs anthropomorphes sont rares, les plantes sont absentes. Les préhistoriens ont proposé de multiples théories à leur sujet : art pour le pur plaisir, rituels de chasse magique, formes de chamanisme… « Mais plus loin on remonte dans le temps, plus on risque de se tromper en interprétant les images, tempère Jean-Loïc Le Quellec. Les plus éminents scientifiques sont prompts à transformer leurs hypothèses en affirmations, en récits séduisants mais invérifiables ! ». Selon lui, on peut simplement dire que les peintures et gravures retrouvées dans les grottes relèvent d’un discours d’ordre mythologique (du grec muthos, le discours, la parole et par extension le récit fabuleux). Leur réalisation, parfois à des profondeurs inouïes, ne relève aucunement de l’improvisation : pour peindre, il faut d’abord trouver des pigments, savoir les préparer et les appliquer ; il faut aussi se mettre d’accord sur ce qu’on peint et pourquoi le peint. « Dans le répertoire restreint de la grotte de Lascaux, par exemple, on trouve des chevaux, des bisons, des aurochs, mais aucun lapin ! Les artistes ont donc sélectionné dans le monde qui les entourait une petite portion d’êtres vivants, ainsi valorisés. Ils n’ont pas représenté la réalité, ils l’ont interprétée. » », reprend Jean-Loïc Le Quellec.

Pour la romancière Nancy Huston, auteur de « L’espèce fabulatrice » (Actes Sud, 2008), le comportement de l’espèce humaine sur terre relève d’abord d’une impossibilité : « L’homme ne peut tout simplement pas comprendre ce qui l’entoure sans le mettre en forme, l’interpréter, le façonner en images, en mots, en récits déployant pour lui un sens, à la fois signification et direction», soutient-t-elle. Pourquoi ? « Parce que seuls parmi les autres espèces vivantes, les humains savent qu’ils sont nés et qu’ils vont mourir. Ils ont conscience de ce qu’est une vie entière, avec un début, des péripéties et une fin. En d’autres termes un récit inscrit dans le temps. Alors, pour se rassurer, ils donnent du Sens au temps en multipliant les récits sur les origines du monde, en forgeant des rituels pour infléchir l’avenir. »

En accédant au langage, l’homme aurait fait de cette propension à fabriquer des histoires une technique de survie. « Se sachant faibles et menacés dans un environnement hostile, les hommes ne se contentent pas de croire en des puissances surnaturelles. Ils se regroupent, ils forment un « nous » qu’ils se mettent à raconter et qu’ils construisent par opposition à eux, les ennemis potentiels. « Nous/eux », c’est l’arché-texte de l’espèce humaine, la structure de base de tous les récits, de la Guerre du Feu à la Guerre des Etoiles… », poursuit Nancy Huston. Chaque groupe, chaque société humaine se renforce ainsi par le récit d’un passé collectif, donnant du sens à ses actes. Et chaque individu construit son identité dans ce « nous », clan, famille, nation, grâce aux histoires qu’on lui répète dès l’enfance. «  Notre fiction commence avec notre prénom, que les parents nous donnent comme un romancier nomme ses personnages », ironise l’écrivain. Et dés que leur survie est en jeu, les humains ont tendance à adhérer sans réserve aux fictions qui sous-tendent leur identité. Ils les reçoivent comme une réalité inamovible et s’identifient à ceux qui leur ressemblent. »

Pour cette romancière, la capacité de l’homme à fabuler s’avère un moteur indispensable pour explorer et conquérir des terres, justifier les lois, les guerres, stimuler le commerce ou encore se projeter en amour…. « La réalité, la « vérité » humaine ne sont qu’une succession de fictions sans cesse réinventées et toutes différentes selon les sociétés et les époques », estime-t-elle. « Au XVIe siècle par exemple, les Aztèques voyaient les conquistadores espagnols comme des dieux, quand ceux-ci ne pensaient en fait qu’à conquérir de nouvelles terres au nom du roi et du christ. Après les attentats du 11 septembre 2001, commis par des kamikazes qui pensaient rejoindre le paradis d’Allah, l’Amérique était convaincue d’être dans le vrai en se lançant dans la guerre contre l’Irak : dans tous les cas, chacun croit dur comme fer à son histoire… » Si la réalité relève de l’interprétation, l’Histoire reste et partage les penseurs. Certains, comme l’essayiste et révolutionnaire Guy Debord (1931-1994) préconisent de « condamner l’Histoire », en la suspectant de cacher quelque chose. Selon lui, la réalité gît dans une manipulation des mythes et des images par les dirigeants capitalistes. D’autres, comme le psychiatre et psychanalyste Jacques Lacan (1901-1981), considèrent que l’histoire reste nécessaire et indispensable pour faire face à la réalité insoutenable. Il s’agit donc d’en faire le meilleur usage possible, en distinguant la part de réalité « transformée » par le fantasme et en nous inventant nos propres fictions, pour rester autonomes dans nos choix.  Un conseil qui vaut aussi bien pour les citoyens du monde que pour les consommateurs, séduits par le marketing… « Comme le lecteur d’un roman, chacun peut mettre les récits qui l’entourent à distance, retravailler ses fictions identitaires et s’arroger le droit de changer de religion, de parti politique, d’opinion, voire de sexe », appuie Nancy Huston.

A défaut de sortir de la fiction, il importerait donc d’apprendre à maîtriser les histoires qui nous définissent et nous entourent. Mais comment faire ce chemin? Les voyages, l’exploration et les progrès scientifiques offrent-ils une voie possible ? « Tout au long de l’Histoire, les hommes ont fantasmé leur environnement naturel et fabriqué des récits pour expliquer, convaincre, enseigner», constate Dominique Lanni, maître de conférences en littérature classique à l’Université de Malte et auteur d’un Bestiaire fantastique des voyageurs (Arthaud, 2014). « Dés l’Antiquité, l’Histoire Naturelle de Pline est peuplée de créatures fantastiques supposées vivre dans les terres chaudes des confins du monde, tels les monoculos (cyclopes), les cynocéphales (hommes à têtes de chien) ou les hippopodes, hommes à sabots de cheval. » A ces êtres inventés de toutes pièces, marins et voyageurs ont ajouté au fil du temps des espèces tirées de leurs observations, mais en partie affabulées : le kraken des légendes scandinaves médiévales puiserait son origine dans le calmar géant ; le légendaire serpent de mer correspondrait au régalec, un poisson osseux des profondeurs pouvant atteindre 16 mètres de long…

« Avec la multiplication des explorations maritimes et terrestres au XVe siècle, les savoirs se sont accrus, mais n’ont été assimilés que lentement, poursuit Dominique Lanni. C’est seulement avec le développement du rationalisme scientifique au XVIIe siècle et sa systématisation au XVIIIe siècle que les genres et les espèces commenceront à faire l’objet de classements. ». Le progrès des savoirs n’élimine d’ailleurs pas la production de fictions. « Bien qu’apparemment justifiées par des références scientifiques, nombre de théories non réellement argumentées ne font que conter une vision du monde, note Jean-Loïc Le Quellec. Au XIXe siècle par exemple, les savants ont spéculé sur des « spécimens » humains sélectionnés par des organisateurs de spectacle pour leur monstruosité, comme la Vénus Hottentot, une jeune sud africaine de la tribu khoisan, atteinte de macronymphie. « Leurs observations ont largement nourri le mythe du « bon sauvage noir», dénué d’esprit de propriété, libre de satisfaire tous ses désirs et placé de ce fait au plus bas de l’échelle des prétendues « races humaines ». Pour ce fin observateur des mythes, la science peut donc n’est donc pas toujours déconnectée de la mythologie.

Pour façonner des fictions sciemment, dans un but bien précis et dépasser les récits primitifs, les hommes disposent aussi de la littérature au sens large. Selon Nancy Huston, elle possède en effet une qualité essentielle : au lieu de s’avancer masquée, comme les millions d’autres fictions qui nous entourent et nous définissent, elle se présente d’emblée comme une création de l’imagination, elle donne à voir et à penser sans obliger à croire. « A la faveur de la lecture et de l’identification qu’elle permet aux personnages d’époque, de milieu, de cultures autres, l’homme parvient à prendre du recul par rapport à son identité reçue », note la romancière. Ainsi, les créatures fantastiques qui quittent le domaine des encyclopédies mais survivent à travers les légendes ou les romans d’heroïc fantasy servent à éprouver les peurs humaines. « De même, en nous projetant dés l’enfance dans des situations universelles, les contes nous préviennent de nombreux dangers ou offrent des clés pour les surmonter, remarque la conteuse Marie Saint-Dizier, auteur du « Pouvoir fantastique des histoires » : ainsi Barbe Bleue de Charles Perrault (1697) rappelle la nécessité de transgresser l’interdit, La Petite Sirène d’Andersen (1837) met en garde contre le sacrifice amoureux, les aventures de Peter Pan de JM Barrie (1911) évoquent la difficulté de devenir adulte. Quant à la saga de Harry Potter de JK Rowling, publiée de 1997 à 2007, elle invite à entrer dans l’âge adulte sans renier la magie du monde. » Il est vrai qu’à l’issue de ses aventures, son héros sorcier brise la baguette magique qui aurait pu faire de lui le maître de la mort et renonce à l’immortalité pour se marier et faire des enfants. Personnage extraordinaire entre tous, il choisit la normalité…

«  Les fictions volontaires d’un peuple, leurs histoires, donnent souvent une accès plus direct que l’Histoire à la réalité de ce peuple, conclut Nancy Huston. C’est pourquoi les gouvernements devraient promouvoir par tous les moyens possibles la traduction, la publication et la diffusion des chefs d’œuvre de la littérature mondiale. » Puisque la fiction est notre condition, en somme, l’homme a le devoir d’inventer et de recevoir des histoires qui lui font voir le réel dans son infinie variété de perceptions.

Les mythes à l’ère informatique

Comment faire parler des images issues de la préhistoire, comprendre la pensée de ceux qui les ont peintes ou gravées ? Jean-Loïc Le Quellec propose d’objectiver au maximum le raisonnement, en étudiant ces images à la manière d’un code génétique. Pour comparer les mystérieuses figures d’hommes « à têtes de chien » créées par les peuples de pasteurs du Sahara au Ve millénaire av. JC, il a ainsi codé leurs caractéristiques stylistiques en séquences chiffrées. Deux types de représentations se distinguent: lycaons à l’est, dans le Messak, et chacals à l’ouest, dans le Tassili. «Deux espèces que tout oppose : le lycaon, carnivore, attaque ses proies en groupe le jour et les mâles partagent le gibier avec les femelles et les petits en régurgitant la nourriture ; le chacal, omnivore, chasse en solitaire la nuit. » D’où cette hypothèse : les hommes-lycaons, apparus en premier, représenteraient l’idéal absolu du chasseur pour la société qui les a composés. Les hommes-chacal auraient pu été créés en opposition, par une société proche et concurrente. Cette méthode de comparaison pourrait faire des émules…

Article publié dans les Cahiers de Science & Vie/Juin 2014.

 

 

 

 

 

 

 

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