Petite histoire de la mort à Paris

L’archéologie peut-elle percer les mystères qui entourent les anciens cimetières et nécropoles de Paris ? Du quartier du Marais aux faubourgs de Charonne, trois fouilles récentes nous éclairent sur les rites funéraires des Parisiens d’autrefois, mais aussi sur leur état de santé, leurs façons de se soigner, de manger, de travailler…

Armée d’un pied à coulisse, entourée d’un craniomètre et d’un mandibulomètre, Sabrina Parot ausculte le squelette déposé sur la table du laboratoire, avant de saisir quelques données dans son ordinateur. « Il s’agit d’un homme, commente-t’elle. Et d’après le contexte de la fouille d’où il provient, il a probablement vécu au début du Moyen Age… ». Nous sommes dans les locaux du Département histoire de l’architecture et de l’archéologie de la ville de Paris (DHAAP), une institution créée à la fin du XIXe siècle. La mission de la jeune archéo-anthropologue pour les six prochains mois? Etudier et « faire parler » les 350 sépultures exhumées lors des fouilles de l’église Saint-Germain de Charonne, achevées en janvier dernier dans le 20e arrondissement. Par caisses entières, les ossements commencent à arriver du dépôt archéologique de Bercy, où ils ont été lavés, brossés, séchés…
« Chaque année, au gré des travaux, les archéologues de la ville de Paris, l’INRAP (Institut national de recherches archéologiques préventives) ou des bureaux d’études privés comme Eveha (Etudes et Valorisation archéologiques) mènent des fouilles dans la capitale, explique Didier Busson, archéologue au DHAAP. La plupart sont motivées par des demandes de permis de construire. Quand un chantier parisien présente un risque archéologique, l’Etat prescrit sur notre avis une étude documentaire associée à un sondage dans le terrain menacé. Si ce diagnostic est positif, nous entamons des fouilles, en général prises en charge financièrement par le promoteur. » Dans une ville densément peuplée comme Paris, rien d’étonnant à ce que les archéologues tombent souvent nez à nez avec la mort : on a enterré partout, et à toutes les époques ! Depuis la fin du XIXe siècle, plus de deux cents nécropoles, cimetières et tombes isolées ont ainsi été identifiés dans la capitale. Ils permettent de dresser une carte évolutive des lieux d’inhumation à Paris (voir encadré). Mais grâce aux nouveaux moyens techniques, comme la recherche ADN ou la datation radiocarbone, le travail des archéo-anthropologues va bien au-delà. Car l’étude de la mort nous renseigne aussi sur les vivants, à toutes les périodes de l’histoire : comment ont évolué les pratiques funéraires ? Que mangeaient nos ancêtres? Quels métiers exerçaient-ils? De quoi souffraient-ils ? Comment se soignaient-ils ? Quel était le statut des enfants dans la société? Ce sont toutes ces questions qu’éclairent trois récentes fouilles archéologiques menées au cœur de Paris. Avec chacune leur part de mystère…

Charonne et le miracle de Saint Germain

Ainsi l’église Saint-Germain de Charonne, bâtie à partir du XIe-XIIe siècle, a longtemps intrigué les historiens. Selon la légende, mentionnée par l’abbé Leboeuf au XVIIIe siècle, le site aurait d’abord abrité un oratoire du Ve siècle, commémorant la rencontre de saint Germain, évêque d’Auxerre, avec la future patronne de Paris, sainte Geneviève, alors âgée de 7 ans. Saint Germain y aurait accompli soi-disant un miracle… « L’église présentait des problèmes structurels, nécessitant des injections de ciment dans les fondations, explique l’archéologue du DHAAP Violaine Bresson. C’est ce qui a déclenché la campagne de fouilles, en 2012. Pas de miracle : nous n’avons trouvé aucune trace de l’oratoire évoqué dans la littérature historique. En revanche, les plus profonds niveaux archéologiques ont mis en évidence des silos à grains et des trous de poteaux remontant au VIIIe-IXe siècles. Ce qui prouve une occupation agricole du site dès l’époque carolingienne. Nous avons aussi exhumé une multitude de sépultures, dont certaines antérieures à la construction de l’église. Quelques squelettes étaient « coupés » en deux par les murs…»
Les défunts de Charonne étaient emmaillotés dans des linceuls fixés par des épingles en alliage cuivreux, puis déposés dans des cercueils cloués. Les études, actuellement en cours, devraient permettre de phaser précisément les sépultures et les objets qui les accompagnaient : vases à encens, dépôts de végétation. La question majeure pour Sabrina Parot, l’archéo-anthropologue associée aux fouilles : caractériser la population enterrée ici. « L’observation minutieuse de chaque squelette nous renseignera sur le sexe et l’âge des individus, explique-t’elle. Des dents usées, par exemple, indiqueront une alimentation rustique, à base de farines de céréales entières grossièrement broyées à la meule. Les traces laissées par les maladies ou les carences sur les ossements (arthroses, fractures, déformations causées par le rachitisme ou des infections) révèleront l’état de santé des villageois de Charonne et son évolution au fil des siècles. Les gens étaient-ils physiquement éprouvés par des travaux répétitifs et intenses, comme pouvaient l’être des paysans, ou pourquoi pas des vignerons? » Sur la colline de Charonne, comme à Montmartre, on cultivait autrefois la vigne…

Des squatteurs de sarcophages aux Arts & Métiers

Si, à l’époque carolingienne, Charonne n’était qu’une mosaïque de champs et de fermes, le 3e arrondissement de Paris, en revanche, était déjà densément peuplé. Archéologue au DHAAP, Catherine Brut a dirigé en 1993 une fouille archéologique de sauvetage avant travaux à la chapelle Saint-Martin-des-Champs, dans l’enceinte du Conservatoire National des Arts et Métiers. « Cet édifice religieux, bâti au XIIe-XIIIe siècle, n’avait jamais été exploré. Mais les historiens soupçonnaient qu’il avait été construit sur les ruines d’une basilique plus ancienne, attestée dans les textes mais dont l’emplacement était sujet à discussion. Les recherches vont bientôt révéler un trésor unique à Paris : une basilique mérovingienne de grande dimension, dont la fonction funéraire est attestée par une centaine de sarcophages. Le plus intéressant, retrouvé dans le déambulatoire, est en pierre d’Avallon, richement orné de stries : un décor typique des VIe-VIIe siècle, qu’on retrouve sur les premiers sarcophages de la nécropole royale de Saint-Denis ou à Saint-Germain-des-Prés. D’autres sarcophages, en plâtre, offrent des panneaux de pied ou de tête décorés de motifs anthropomorphes, de rouelles, de motifs cruciformes.
« Ces sarcophages, qui appartenaient sans doute à des familles importantes, avaient perdu leur couvercle et n’étaient pas vides, précise Catherine Brut. La datation radiocarbone a révélé que les sépultures qu’ils contenaient remontaient à l’époque carolingienne et non mérovingienne. Les ossements des premiers occupants ont été déplacés, déposés en réduction, puis les sarcophages ont été réoccupés à plusieurs reprises ! ». Les squatteurs pensaient-ils ainsi bénéficier du prestige des occupants originels ? Voulaient-ils simplement s’arroger l’emplacement le plus sacré de l’édifice? Ou bien anticipaient-ils la pratique médiévale relatée par Philippe Ariès dans « Essais sur l’histoire de la mort en Occident » : « Ce qui comptait, pour l’homme de ce temps, n’était pas d’occuper in aeternum une place fixe individuelle, mais de confier son corps à l’Eglise, qui pouvait en disposer comme elle l’entendait, pourvu qu’elle le maintînt à l’intérieur de son territoire consacré et sous sa protection. » ? Autre centre d’intérêt pour les archéologues : une quarantaine de très jeunes enfants (moins de 5 ans) avaient également été inhumés dans le chœur-même de la basilique à l’époque carolingienne… « Cette présence d’enfants à l’endroit le plus sacré de l’édifice peut indiquer le niveau social élevé des familles vivant à proximité de Saint-Martin-des-Champs ou exprimer une religiosité plus affirmée de cette communauté, note la bio-archéologue Estelle Herrscher, qui est intervenue sur les fouilles. Le soin apporté à ces sépultures enfantines conforte en tous cas l’attitude positive des adultes envers leurs enfants, en rapport avec la christianisation de la société carolingienne. Pour cette chercheuse, l’étude isotopique des tissus osseux apporte de surcroît un éclairage original sur l’alimentation des enfants au début du Moyen Age, et en particulier sur l’allaitement : certains enfants ont été allaités jusqu’à 3 ans, d’autres ont été sevrés dès 6 mois… Hier comme aujourd’hui, l’allaitement maternel relevait donc de la décision familiale, et non du diktat de la société.

Des médecins au Carreau du Temple ?

Non loin de là, au cœur du Marais, ce sont les 4000 m2 de sous-sol du Carreau du Temple qui ont fait l’objet de fouilles durant l’année 2011. Menées par le bureau d’études archéologiques Eveha, à l’occasion de la rénovation de l’ancien marché couvert, ces travaux éclairent 500 ans d’histoire parisienne. « Nous sommes ici au cœur de l’Enclos du Temple, là-même où les Templiers installent leur quartier général au milieu du XIIe siècle, sur une terre attribuée par le roi, explique Elodie Wermuth, archéo-anthropologue à Eveha. Après asséchement de la zone, ils l’encerclent d’une fortification, y construisent une tour et une église, la Rotonde, y aménagent des jardins maraîchers et une place de marché». Voilà de quoi nourrir les fantasmes les plus débridés ! Ce n’est pourtant pas le mythique trésor des Templiers qu’ont retrouvé les chercheurs. Mais deux cimetières superposés.
Le plus ancien remontait à l’époque des Templiers : implanté du XIIe au XVe siècle autour de l’église primitive, il abritait 170 sépultures, de factures variées: sarcophages de plâtre, tombes aménagées avec des tuiles, fosses anthropomorphes… Tous les corps étaient orientés tête à l’ouest-pieds à l’est, selon le rituel chrétien. Le second cimetière, plus dense et plus standardisé, comportait 450 sépultures en cercueils de bois et en linceuls. Aménagé à partir du XVe siècle par les Hospitaliers, qui reprennent l’Enclos en 1320, après la dissolution de l’ordre du Temple, il s’était installé au-dessus du premier, remblayé pour l’occasion. « La population inhumée présentait des pathologies courantes chez les artisans de l’époque, comme l’arthrose ou le rachitisme explique Elodie Wermuth. Les dés à coudre, les épingles ou les boutons en os retrouvés sur le site évoquent notamment les métiers de tabletier ou de tisserand. L’étude des squelettes nous éclaire aussi sur les pratiques médicales : dès le XVe siècle, on savait par exemple faire des plombages dentaires ou réduire des fractures. Plus étonnant : un défunt a été retrouvé avec la calotte crânienne sciée. Pratique d’embaumement ou trace d’autopsie? Il n’est pas exclu que les Hospitaliers, dont le rôle était de soigner les malades, étudiaient aussi l’anatomie sur les cadavres. »
En faisant parler les morts, l’archéo-anthropologie permet d’affiner l’histoire de Paris, parfois même de la ré-écrire. Aujourd’hui, il reste cependant de nombreuses zones à explorer dans la capitale. Peut-être, un jour prochain, les archéologues du DHAAP retrouveront-ils des sépultures gauloises et gallo-romaines au Luxembourg ou un drakkar normand enseveli sous les anciennes berges de la Seine. « Mais les couches archéologiques ne se renouvellent pas, constate Didier Busson. C’est pourquoi notre discipline doit s’inscrire dans le temps, rester durable. Pour mener notre tâche, nous bénéficions des travaux de nos aînés et des progrès de la recherche; mais dans cinquante ans, les méthodes de fouilles auront encore évolué, les techniques encore progressé. Ne pas tout fouiller aujourd’hui, c’est sans doute frustrant. Mais c’est aussi la promesse de nouvelles découvertes pour les générations futures. Gardons un peu des mystères de Paris pour plus tard… »

La mort à Paris : une carte évolutive

« Vivre loin ou près des morts, chaque époque a eu sa préférence», explique Didier Busson. Du Ier au IIIe siècle, sous le Haut Empire Romain, Lutèce se développe sur la rive gauche de la Seine et enterre ses morts à l’écart des vivants, dans la nécropole Saint-Jacques (actuel 5e arrondissement). Puis la ville antique décline. S’ensuit une période d’anarchie funéraire : on enterre où on peut, en dehors des lieux d’inhumation traditionnels. Au IVe siècle, les monuments romains sont dépouillés pour bâtir l’enceinte et les édifices publics de l’île de la Cité. En parallèle, la nouvelle nécropole de Saint-Marcel se développe dans l’actuel 13e arrondissement. « La coutume païenne de l’obole à Charon y est courante, précise Didier Busson. Mais des stèles chrétiennes du Ve siècle attestent de la christianisation progressive du site ». A la période mérovingienne, l’inhumation ad sanctos devient la règle : les sépultures s’agrègent autour de tombeaux de saints ou de personnages vénérés, formant des ébauches de cimetières. Dans les ex-limites de la ville antique, des églises sont créées pour recevoir reliques et sépultures privilégiées, parfois royales. A l’extérieur, églises et bourgs poussent autour des cimetières, qui deviennent des lieux particulièrement animés au Moyen Age; on y danse, on y joue, on s’y prostitue parfois… La promiscuité des morts et des vivants pose des problèmes croissants d’insalubrité et d’épidémies. En 1785, l’hygiénisme entraîne la fermeture du cimetière des Innocents, près des Halles, puis de nombreux lieux d’inhumation intra-muros : les sépultures de 6 millions de Parisiens sont transférées vers l’ossuaire des catacombes. Le XIXe siècle repousse définitivement les cimetières aux portes de la capitale.

A LIRE
Paris ville antique, Didier Busson avec la collaboration de Nicole Alix, Editions du Patrimoine, 2001
Essais sur l’histoire de la mort en Occident, du Moyen Age à nos jours, Philippe Ariès, Editions Seuil, Points Histoire, 1977.
A VOIR
Les Catacombes de Paris, 1 av. du Colonel Henri Roi-Tanguy (place Denfert-Rochereau), 75014 Paris. catacombes.paris.fr
Musée des Arts & Métiers, 60 rue Réaumur, 75003 Paris. arts-et-metiers.net
Le Nouveau Carreau du Temple, rue Perrée, 75003 Paris. Inauguration : fin 2013. studiomilou.fr
Eglise Saint-Germain de Charonne, 4 place Saint-Blaise, 75020 Paris. saintgermaindecharonne.fr

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