Reliques et fantômes de la Seine

Artère vitale, coupant Paris en deux de son vaste méandre, la Seine a conditionné toute l’histoire de la capitale. Mais elle a aussi sa part d’ombre. Quels mystères peut-elle encore révéler sur la cité?

Ce matin de mars 2012, les hommes de la « Fluv »’, la Brigade Fluviale de Paris, se jettent dans la Seine pour une plongée d’entraînement. Soudain, à la lueur des lampes, ils distinguent une forme oblongue dans la vase, au pied du pont au Change : c’est un obus de la guerre 1870, qui va se révéler en parfait état de fonctionnement, même après 150 ans passés sous l’eau… Cet engin retrouvé par hasard pose la question : peut-on apprendre des informations inédites sur Paris en explorant son fleuve ? Celui-ci aide-t’il à décrypter la ville, comme le ferait un miroir déformant renvoyant un reflet incertain? Et comment explorer un fleuve aussi emprunté et protégé que la Seine à Paris ?

Basée Quai Saint-Bernard, au pied de la gare d’Austerlitz, la Brigade Fluviale de Paris est aux premières loges pour surveiller la Seine et en explorer les eaux. « Pour parer à toutes nos missions, secours aux victimes, contrôle des règles de navigation, police judiciaire, nos équipes effectuent des plongées quotidiennes d’entraînement ou de prospective, explique Sandrine Berjot, commandant de la Brigade Fluviale. Nous travaillons dans des conditions difficiles : la Seine n’est profonde que de 5 mètres en moyenne, mais ses courants peuvent atteindre 1000 m3/seconde à la sortie des crues et ses eaux offrent une visibilité médiocre ». Chaque année, les plongeurs de la « Fluv’ » retrouvent au fond de l’eau 50 à 60 cadavres, des carcasses de voitures, des vélib’s par dizaines, des poupées vaudous percées d’aiguilles. Ils font parfois aussi des découvertes plus surprenantes…

« Sur ces dix dernières années, nos équipes ont repêché des dagues de l’époque romaine, toute une collection de baïonnettes et le fameux obus datant de la guerre de 1870, deux mitrailleuses de tank allemand, une bombe américaine larguée en 1943 qu’il a fallu convoyer sur l’île de Puteaux pour la faire exploser…. En juillet 2004, la Brigade a aussi retrouvé dans le Port de l’Arsenal un buste attribué au sculpteur Auguste Rodin, volé peu auparavant chez un collectionneur. Le cambrioleur l’avait jeté à l’eau, après une course-poursuite avec la police… Plus récemment, en septembre 2014, un mascaron du Pont Neuf a été remonté à la surface, une pièce de plus de 100 kg représentant une tête de divinité champêtre de la mythologie antique. Tombée à l’eau lors de travaux de restauration dans les années 1990, elle a depuis rejoint le musée Carnavalet. A leur manière hétéroclite, ces objets éclairent la part d’ombre de la Seine parisienne, éternel lieu de cachettes. Mais ces découvertes recouvrent des mystères récents, désormais élucidés. « Nombre d’armes anciennes ont ainsi été jetées dans le fleuve pendant l’occupation allemande, par des collectionneurs voulant échapper aux contrôles alors en vigueur, reprend Sandrine Berjot. Quant aux engins explosifs, ils racontent simplement les combats qui se sont déroulés à Paris à différentes époques. »

La Seine apporte-t’elle des informations plus inédites sur la ville quand on la sonde, voire quand on la vide? Ses fonds pourraient en effet recéler des objets plus profondément enfouis dans la mémoire du fleuve. Chargé du bon fonctionnement de la circulation fluviale dans le Bassin de la Seine, la direction territoriale des Voies Navigables de France mène de multiples opérations de dragage et de vidanges partielles sur le fleuve et ses canaux dans la capitale. « Depuis 1950, tous les deux ans, nous draguons la Seine au niveau du pont Saint-Louis, par des barges équipées de pelles mécaniques. En 1943, le bras Marie, entre l’île Saint-Louis et la rive droite, a même été complètement vidangé sur 500 mètres pour curage. Les canaux de Paris sont aussi régulièrement « chômés », c’est-à-dire mis à sec, pour faciliter des opérations de maintenance sur les écluses ou les digues », explique Lucie Fargeas, responsable de la communication de VNF Bassin de la Seine. « Mais nos équipes ne font que de l’entretien régulier, elles ne surcreusent pas. Nous ne remontons donc de l’eau que des déchets sans intérêt historique et des tonnes de sédiments».

Le seul coup de filet notable dans la Seine remonte à 1859, à l’époque des grands travaux de Haussmann à Paris. Un dragage au pied du pont Notre Dame avait alors permis de repêcher un ensemble de 60 enseignes de pèlerinage en plomb et en étain, datées du Moyen Age, aujourd’hui conservées au Musée de Cluny. « Témoignage des pratiques religieuses populaires dans la chrétienté médiévale, ces sortes de pin’s médiévaux représentent des saints patrons, des reliques, des personnages importants tel Godefroy de Bouillon. On suppose que les pèlerins les jetaient dans la Seine quand ils rentraient sains et saufs de voyage, mais la coutume est encore mal expliquée », explique Sophie Lagabrielle, conservateur en chef du Musée de Cluny.

Pour faire parler la Seine, en exhumer des vestiges qui éclairent les zones d’ombre de l’histoire de Paris, il faut donc fouiller ses berges en profondeur, ce qu’autorise l’archéologie. Les chantiers sont rares, car le patrimoine de la capitale est protégé par des conventions culturelles, complétées en 1991 par l’inscription des deux rives au Patrimoine mondial de l’Unesco. Depuis une vingtaine d’années, cependant, plusieurs fouilles préventives en bord de fleuve ont levé un mystère très prometteur pour les archéologues. Tout commence en 1991-1992, à Bercy, quand un village néolithique, occupé de 4250 à 2500 av. JC, est retrouvé sur les rives d’un ancien chenal recouvert par l’urbanisation. Ses derniers habitants ont abandonné des pirogues… Conservées au Musée Carnavalet, ces embarcations forment aujourd’hui un des plus anciens ensembles préhistoriques au monde. « La fouille de Bercy a aussi révélé que le chenal utilisé par ces pêcheurs du Néolithique ne se raccordait pas à la Seine actuelle, mais à un bras du fleuve beaucoup plus ancien, où s’étaient développés des marais », explique la géomorphologue Christine Chaussé, ingénieur à l’INRAP (Institut National de Recherches Archéologiques Préventives) rattachée au CNRS et spécialiste de l’étude des reliefs.

Cette découverte va relancer le débat sur le fantôme de la Seine, son ancien lit principal, jusqu’alors uniquement attesté par une chronique du VIe siècle. En févier 583, raconte son auteur, Grégoire de Tours, la Seine en crue inonda la rive droite en reprenant son ancien lit, provoquant des naufrages entre la Cité et la basilique Saint-Laurent (dans l’actuel Xe arrondissement, ndla). « Les chercheurs s’intéressaient depuis longtemps à ce texte, qui impliquait que la Seine n’avait pas toujours occupé le même emplacement à Paris, mais on n’en avait jamais encore trouvé la preuve tangible », poursuit Christine Chaussé. Selon Grégoire de Tours, le paléo-méandre du fleuve était situé plus au nord, jusqu’à un kilomètre de son cours actuel. L’ancien chenal de Bercy correspondait dans ce cas à un des anciens bras secondaires du lit principal, recouvert par des alluvions. L’enjeu est de taille : car par sa seule existence, cet « avatar » du fleuve augmente considérablement le périmètre de fouilles des archéologues : il pourrait livrer des informations totalement inédites sur la cité, sur un parcours en arc de cercle allant de la Bastille à Alma, jusqu’au Xe arrondissement…

De nouveaux chantiers vont venir définitivement confirmer ce soupçon de fleuve fantôme. En 2005, Christine Chaussé mène avec le préhistorien Patrick Pion une autre fouille préventive à l’emplacement du futur musée du Quai Branly. Là, à 10 mètres de profondeur, sous le niveau de la Seine actuelle, donc, ils dégagent des alignements de pieux clayonnés, des vestiges de cages, de nasses, de filets et des restes de machinerie évoquant un moulin établi à la même époque. Les chercheurs viennent de découvrir une pêcherie mérovingienne des IVe et Ve siècle. Dans les couches inférieures, les tufs contiennent une pirogue de l’âge du bronze, des vestiges lithiques du néolithique… « L’étude du sous-sol indique clairement que la pêcherie était installée sur un bras de fleuve bien antérieur à son lit actuel, recouvert par les alluvions, puis par les eaux de l’actuelle Seine.». Et c’est encore près de ce bras ancien, sur sa plaine d’inondation, que s’était développé le site mésolithique fouillé en 2005 sous la rue Farman, dans le XVe arrondissement, qui a livré des milliers de vestiges lithiques et osseux : outils en grès rainuré, pointes de flèches en os, bois de cerf travaillés…

Aujourd’hui, bien des questions demeurent. « Parcellaires, ces différentes fouilles n’ont pas encore permis de dater la formation de l’ancien lit principal de la Seine, mais il pourrait remonter à la fin de la dernière glaciation, reprend Christine Chaussé. On ignore encore aussi ce qui a provoqué le glissement du lit du fleuve du nord vers le sud et quand cela s’est produit. Peut-être des crues plus fortes liées aux premiers défrichements des rives en sont la cause… ». Pour autant, les récentes découvertes archéologiques ont permis d’indiquer une direction nouvelle. Bien qu’elles gardent un caractère non programmable, les fouilles à Paris ne doivent plus rester canalisées autour du lit actuel du fleuve. Pour apporter de nouvelles informations, elles doivent déborder largement au-delà de ses rives, aller explorer les berges du paléo-méandre et de ses bras secondaires. Le terrain de recherches s’est donc déplacé ailleurs !

C’est dans ce cadre que l’historienne Hélène Noizet, maître de conférences en histoire médiévale à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne a poursuivi l’enquête sur la Seine fantôme, écumant anciens actes de seigneuries, archives et cartes du Paris pré-industriel. Une première information émerge : en 878, le roi carolingien Louis Le Bègue donne des prés proches de la colline de Montmartre aux chanoines de Sainte-Opportune. « Si l’on croise les données de la géomorphologie et les mentions textuelles, cette « terra aquosa », alors traversée par des ponts, correspond exactement aux zones inondables de l’ancien bras de la Seine», avance-t-elle. En 1153-1154, le roi et l’évêque de Paris autorisent par des actes officiels les chanoines à drainer par fossés ces marais, qui vont dés lors devenir, par glissement de sens, des terres « maraîchères ».

La présence de ces terres maraîchères dans les zones inondables de l’ancien bras principal de la Seine va apporter un éclairage nouveau sur tout un pan de l’urbanisation de la cité, autour de la rive droite… A cette période du Moyen Age, la rive droite de la Seine supplante en effet la rive gauche, plus urbanisée dans l’Antiquité. « Avec son chenal profond et ses anses naturelles, cette rive de la Seine est plus propice à la navigation et au débarquement des marchandises. Elle est aussi plus accessible grâce au chemin de halage qui la relie aux entrées de Paris. Autant d’éléments qui permettent de fixer près du fleuve ports, maisons et rues », note Hélène Noizet. La ville médiévale de Paris intègre le fleuve dans son fonctionnement politique et économique, avec le nouveau palais royal du Louvre, la place de Grève, le marché des Halles. « L’espace aménagé sur l’ancien bras principal de la Seine participe à sa manière à ce mouvement d’urbanisation : en concentrant les cultures potagères sur une ceinture verte en périphérie de la ville médiévale, il permet de libérer des terres à bâtir dans le centre, près de la Seine. Il laisse la place à la ville, en quelque sorte. », reprend Hélène Noizet.

Fin du mystère ? Pas tout à fait… Au XIIIe siècle, Paris ne sent pas bon. Sur ordre du prévôt de Paris, les « fossés-le-roi » initialement creusés pour drainer les anciens marais sont peu à peu convertis en égouts pour évacuer eaux sales et immondices. Des égouts bien utiles, mais qui s’engorgent et se transforment en cloaque à chaque orage. En 1740, décision est donc prise de maçonner cet immense réseau de fossés, qui épouse la forme semi-circulaire de la Seine ancienne, et d’y adjoindre pour les nettoyer un grand réservoir, alimenté par les eaux de Belleville. A la même époque, la Seine commence à être canalisée et endiguée. « Prodige de l’ingéniosité moderne, objet de fierté des édiles parisiens et de la royauté, qui viennent les visiter, les travaux du grand égout à ciel ouvert vont coûter 2 millions de livres à la ville de Paris, et presque entraîner sa faillite ! » note Hélène Noizet.

Peu à peu recouverts par l’urbanisation et partiellement bouchés, les égouts de Paris alimenteront aussi l’imagination de Victor Hugo dans les Misérables, paru en 1862. « L’égout est le vice que la ville a dans le sang », écrit-il alors. Il faudra attendre la fin du XIXe siècle pour que les grands travaux de Haussmann à Paris rétablissent la circulation des eaux dans ce réseau devenu entièrement souterrain. Mais aujourd’hui encore, près de 21 km de rues parisiennes suivent le tracé semi-circulaire des anciens fossés développés sur le paléoméandre de la Seine. L’actuelle rue de la Boétie, dans le VIIIe arrondissement, est par exemple sur l’emplacement du Chemin-du-Roule-aux-Porcherons, qui longeait la zone humide… Et les cartes de la crue de 1910 à Paris ne trompent pas : les zones alors inondées par submersion ou par remontées de l’aquifère de la Seine correspondent précisément à la forme de l’ancien fleuve ! C’est donc qu’en cas de crue, la Seine a tendance à rejoindre son ancien lit.

En fouillant cette Seine fantôme, l’archéologie du futur révèlera sans nul doute les nouveaux mystères de Paris. D’ici là, lors de la crue centennale annoncée depuis 2010 par tous les experts, les Parisiens pourraient bien mesurer de près les caprices du fleuve et de son avatar.

Pourquoi la Seine s’appelle la Seine ?

Tirant son nom du latin Sequana, lui-même issu du celte déformé par César Is-Ica-Onna (la rivière qui rejoint l’Yonne), la Seine n’est-elle pas une usurpatrice? Après Saint-Germain-Source-Seine où elle naît en Côte d’Or, le fleuve se jette en effet dans l’Aube, puis dans l’Yonne avant de traverser Paris. En toute logique, il devrait donc porter plutôt le nom d’une de ces deux rivières dans la capitale. « Mais la règle veut qu’un fleuve porte le nom de sa section la plus longue, ce qui est le cas du cours de la Seine en amont du confluent avec l’Yonne », rebondit la géomorphologue Christine Chaussé. Un détail que les Romains n’avaient sans doute pas calculé, mais qui clôt le débat aujourd’hui.

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