Rome, l’Empire des loisirs

« Du pain et des jeux », mais aussi des bains, du sport, de la lecture, du théâtre, des plaisirs libertins : la Rome impériale nous a laissé pour modèles des citoyens oisifs, cultivant les plaisirs de l’otium, la liberté de jouir de son temps. Mais comment s’organisait réellement la société des loisirs des Romains ?

 Thermes, amphithéâtres, cirques : à travers ses vestiges archéologiques, l’ancienne Rome nous renvoie l’image d’une société centrée sur les loisirs et les jeux. Mais les citoyens romains vivaient-ils dans une perpétuelle oisiveté, au sens où nous l’entendons aujourd’hui ? Selon les historiens de l’Antiquité, l’otium romain, communément traduit du latin par « oisiveté » ou « loisir », recouvre en réalité une valeur cardinale, définissant l’homme au sens plein. « Ce terme désigne aux origines le temps laissé aux activités privées en période de paix ; il s’oppose alors au negotium, qui correspond aux travaux agricoles et aux occupations politiques de tout citoyen romain, note l’historien Jean Noël Robert dans « L’Empire des Loisirs » (Belles Lettres, 2010). Avec l’avènement de l’Empire, les citoyens se voient dépouillés de leurs prérogatives par le pouvoir autoritaire. Dés lors, l’otium occupe la place détenue jadis par la libertas politique. Il devient un nouvel idéal de vie, reposant sur la détente, le plaisir, la culture ». Un idéal de vie cultivé par l’aristocratie terrienne, mais qui implique aussi des obligations, comme l’étude ou l’entraînement pour la guerre…

 Après le travail, les loisirs/ A Rome, l’emploi du temps des citoyens s’organise selon un cadre précis. Les prêtres fixent les jours fastes, dévolus à l’activité des hommes et les jours néfastes, réservés aux dieux et aux fêtes. Au quotidien, la journée des Romains débute au lever du soleil. La matinée est réservée au negotium, les affaires. « Dans la Rome de l’Empire, ville active d’un million d’habitants, nombre de citoyens exercent en effet une activité », explique Eric Teyssier, maître de conférences en histoire romaine à l’Université de Nîmes. Sous les arcades des forums, avocats, notaires, écrivains publics proposent leurs services. A Ostie, le grand port de Rome, règne la corporation des bateliers. Dans d’autres quartiers, sont établis les parfumeurs, les fabricants de chaussures et de vêtements, les rôtisseurs, les bouquinistes… Après le temps des affaires, vient celui de l’otium, que chacun savoure selon sa fortune et son éducation.

En ville, les citoyens passent au moins 2 heures chaque jour aux thermes. Initiée par les Grecs, la mode des bains publics romains se développe au Ier siècle, sous le règne d’Auguste, mais les plus vastes thermes jamais construits seront ceux de Dioclétien, inaugurés en 306 sur la colline du Viminal : le bâtiment central, mesurant 250 sur 180 mètres, peut accueillir jusqu’à 3000 personnes ! La consommation quotidienne d’eau par habitant s’élève à environ 1000 litres par habitant (contre 200 litres en France aujourd’hui)*. « Dans ces véritables complexes de loisirs, où l’on entre pour une somme symbolique (un quart d’as, équivalent à quelques centimes d’euros), les Romains viennent pour se baigner, mais aussi pour pratiquer la conversation, la lecture, la promenade, le sport, voire pour courtiser. La mixité est en effet de règle, bien qu’il existe des thermes séparés pour les femmes, note Jean-Paul Thuillier, professeur émérite en Sciences de l’Antiquité à l’Ecole Normale Supérieure de Paris. Dans les luxueuses salles réservées aux bains, ornées de marbre et de mosaïques, officient une foule de serviteurs : les gardiens qui surveillent les vestiaires (car les vols sont fréquents !), les parfumeurs, les masseurs, les épileurs. Les riches Romains viennent accompagnés de leurs esclaves, qui leur frottent le dos au strigile, une sorte de râcloir. Les thermes abritent aussi des palestres à l’air libre, recouverts de sable, où l’on s’adonne aux disciplines athlétiques (lutte, boxe, course, saut, lancer du javelot) ou des salles équipées de planchers où l’on pratique les très populaires jeux de balles.

D’autres loisirs quotidiens s’offrent aux citoyens avant la cena, le seul vrai repas de la journée pour ceux qui en ont les moyens. Officiellement, les jeux de hasard sont interdits à Rome, sauf pendant les Saturnales. Mais personne ne respecte la règle ! « Dans les maisons privées, dans les tavernes, sur les marches des temples, on joue aux dés (tesserae) ou aux osselets (tali). Et on parie sans cesse, raconte Eric Teyssier. Selon Suétone, le coup de Vénus, où tous les chiffres se présentent différents les uns des autres, est le meilleur aux dés et il peut rapporter gros. L’empereur Auguste se plaint ainsi d’avoir perdu 20 000 sesterces aux dés. On fait aussi beaucoup l’amour à Rome : les riches entretiennent des courtisanes, les pauvres vont au lupanar… Les Romains les plus cultivés s’adonnent enfin aux plaisirs de la lecture, de l’écriture ou de la méditation. « A l’instar des intellectuels, comme Cicéron ou Pline le Jeune, qui entretiennent une abondante correspondance privée, tout le monde griffonne des billets doux ou des poèmes sur des tablettes que l’on fait porter au destinataire par des esclaves », note Jean-Noël Robert. Les plus aisés collectionnent livres et œuvres d’art et aménagent leur villa à la campagne. Dans les jardins de sa villa de Tusculum, à 25 km de Rome, Cicéron fait édifier des gymnases évoquant l’Académie d’Athènes, où il pratique l’art de la philosophie avec ses amis.

« Pour ces privilégiés, le mot otium prend tout son sens (…), poursuit Jean-Noël Robert. Il n’apporte pas seulement un plus à la qualité de la vie, il justifie la vie en elle-même, car il permet à l’homme de se ressourcer en cultivant son intelligence ». « Ceux qui y parviennent, affirme Sénèque, ont trouvé le moyen de rendre l’oisiveté plus utile à l’humanité que toute l’agitation de la sueur des autres » (De otio, VI, 5).

175 jours de fête par an/ L’otium romain prend sa dimension la plus spectaculaire les jours fériés, réservés aux dieux et aux jeux sacrés, les ludi. Sous l’Empire, on dénombre jusqu’à 175 jours de fêtes officielles par an! Pendant la saison des jeux, du printemps à l’automne, on assiste dans les théâtres à des spectacles de pantomime, accompagnés de musique et de chants. La ville entière se presse à l’hippodrome pour applaudir les courses de chars, mais aussi les exploits des cavaliers-voltigeurs, les épreuves gymniques, les reconstitutions de batailles. Les plus spectaculaires courses de chars, que Jean-Paul Thuillier compare des rallyes de Formule 1 d’aujourd’hui, ont lieu au Circus Maximus, utilisé dés le IVe siècle avant notre ère et agrandi à plusieurs reprises pour accueillir jusqu’à 150 000 personnes. « L’organisation des courses repose sur les factions, qu’on distingue par leurs couleurs : elles fournissent les chevaux, les cochers, les chars et tout le personnel, explique-t-il. Ces véritables sociétés financières font appel à des haras jusqu’en Asie Mineure, elles gèrent les paris des supporters et peuvent dépenser d’énormes sommes pour des transferts de cochers célèbres, adulés comme des demi-dieux. » Grâce aux inscriptions funéraires, on connaît ainsi en détail le palmarès de l’aurige Dioclès, qui gagna 1462 courses de chars!

Annoncés à grand renfort d’affiches et de défilés sur le Forum, les combats de gladiateurs font aussi courir les foules. Ces munera, conçus à l’origine pour accompagner les cérémonies funèbres, ont d’abord lieu dans des maisons privées, dans les rues ou dans des théâtres de bois amovibles. Sous l’Empire, ils se transportent dans des amphithéâtres de pierres, et notamment au Colisée, dont la construction s’achève en 80. Les gladiateurs sont recrutés parmi les prisonniers de guerre, les esclaves ou les criminels « damnati ad ludum » (condamnés aux jeux). Attirés par la gloire et la fortune, des hommes libres s’engagent parfois aussi volontairement dans la carrière ; ils renoncent alors à leur citoyenneté pour une période d’au moins trois ans. « Formés aux techniques de combat dans des écoles dirigées par des lanistes, des maîtres d’armes, les concurrents sont des sportifs accomplis. Contrairement à l’idée reçue, ils ne trouvent pas systématiquement la mort dans l’arène : cela coûterait trop cher à leurs propriétaires ! », note Eric Teyssier.

Avant les combats les plus prestigieux, les exécutions de condamnés à mort distraient le public. Leur mise en scène empruntent parfois à la mythologie : des esclaves affublés d’ailes de cire sont jetés dans le vide pour simuler le vol d’Icare ; d’autres jouent l’union de Pasiphaé et du minotaure… Parfois, de véritables batailles navales, les naumachies, sont organisées. Dans son Histoire Romaine (66, 25, 1-4), Dion Cassius évoque ainsi les cent jours de spectacles donnés en 80 par Titus pour l’inauguration du Colisée : dans l’arène remplie d’eau, « des gens sur des bateaux engagèrent un combat naval reproduisant celui des Corcyréens et des Corinthiens ». A cette époque, l’arène ne comportait pas encore de sous-sol : son plancher mobile (probablement flottant) pouvait être immergé ou relevé rapidement par un système de machines et de largage de lest. Pour alimenter en eau la fosse aux parois étanchéifiées, les architectes utilisaient probablement les canaux d’adduction et d’évacuation créés par Néron pour le lac d’agrément de la Maison Dorée…

« Sous l’Empire, le caractère sacré des ludi en l’honneur de Jupiter, Apollon ou Saturne, qui prévalait à l’origine, s’efface peu à peu devant l’attrait du divertissement, qui pousse à expédier les obligations sacrées, note Jean-Noël Robert. Sur les 7 jours fériés que comptent les Saturnales de décembre, seul le premier demeure consacré aux cérémonies religieuses ; le reste de cette fête des esclaves et du peuple se perd en défilés carnavalesques, banquets, orgies… » De même, les débordements sont fréquents au cours des jeux scéniques. Dans certaines représentations, comme l’Enlèvement des Sabines, les actrices sont des courtisanes, qui jouent nues sur scène et se prostituent après le spectacle (Tite-Live, lib. II).

Un mécénat obligatoire/ Qui subventionne les loisirs des Romains ? Dans « Le Pain et le Cirque» (Points, 1997 ; première éd. en 1976), l’historien Paul Veyne décrit le système de l’évergétisme (du verbe grec evergetem, « je fais du bien »), qu’il définit comme « les dons d’un individu à la collectivité », le « mécénat envers la cité ». Selon le contrat social romain, le devoir de l’empereur est de pourvoir aux plaisirs du peuple, en lui offrant monuments prestigieux, fêtes publiques et combats de gladiateurs. Mais la charge est lourde pour le Trésor Public. « Sous le haut Empire, un munus de première classe peut coûter jusqu’à 300 000 sesterces, l’équivalent de 150 esclaves », précise Eric Teyssier.  L’empereur fait donc supporter une partie des frais aux plus riches citoyens. Leur participation financière est même la condition essentielle de leur accès aux dignités politiques. Les préteurs, par exemple, sont tenus de donner des jeux. S’ils font défaut le jour de l’entrée en charge, le fisc les fait célébrer à leurs frais, avec une forte amende au profit de l’annone, le service public chargé de distribuer le blé. Sous son règne, au IIe siècle, Marc Aurèle devra limiter les sommes engagées pour empêcher certains magistrats de se ruiner!

Ce système de l’évergétisme est un instrument politique à double tranchant. En offrant des monuments et des jeux aux Romains, l’empereur et les notables assurent leur popularité et leur pouvoir. L’éclat des spectacles, qui parlent un langage universel, entretient le sentiment d’appartenance à l’Empire. Les richesses redistribuées contribuent aussi à maintenir l’ordre. « Une ville telle que Rome, où la plèbe s’entasse dans des immeubles donnant sur des ruelles embouteillées, pestilentes en été, est perpétuellement au bord de l’implosion, explique Eric Teyssier. Pour contenir les révoltes, il faut satisfaire le peuple et lui offrir sans cesse des dérivatifs : c’est, entre autres, le rôle des jeux. »  Certains intellectuels, comme le poète Juvénal fustigent la dépolitisation du peuple de Rome : « Lui qui jadis distribuait les pleins pouvoirs, les faisceaux, les légions, tout enfin, il a rabattu de ses prétentions et ne souhaite plus anxieusement que deux choses : du pain et des jeux ! », écrit-il au IIe siècle après JC. Mais cette dépolitisation est relative.

Car malgré leurs dépenses, jamais les empereurs et les notables n’obtiennent l’obéissance inconditionnelle de la plèbe. « A Rome, l’exercice du pouvoir est un exercice permanent d’équilibre entre austérité et prodigalité ludique. Si l’empereur ne se montre pas digne de sa fonction, il est remis en question », explique Jean-Paul Thuillier. Au Ier siècle, Néron ternit ainsi sa réputation en jouant tour à tour au cocher, au comédien, au chanteur. Il se fait aussi haïr pour un fait exemplaire. Alors que la famine sévit à Rome, un bateau venu d’Alexandrie accoste au port d’Ostie. La population se masse, croyant voir débarquer des réserves de blé ; mais les cales du navire sont remplies de sable pour les lutteurs de la cour ». Les exemples d’empereurs « lâchés par la plèbe » en période de disette ou de caisses vides et plus tard assassinés abondent. Mais leur chute est souvent accélérée par une communication politique maladroite, notamment en matière de jeux. Caligula (12-41) perd de sa popularité quand il chasse la foule massée sous les fenêtres de son palais pour accéder aux places gratuites du grand cirque. Commode (161-192) se déconsidère aux yeux de la plèbe en se posant comme un nouvel Hercule et en se battant dans l’arène…

« Dans une société romaine très surveillée, les jeux deviennent enfin un des rares lieux où l’opposition peut se manifester, poursuit Jean-Paul Thuillier. Certes, le Circus Maximus ou le Colisée n’ont jamais connu de soulèvements populaires, les forces de l’ordre y veillaient. Mais en soutenant telle faction pendant les courses de chars ou telle armatura (type d’armes) dans les combats de gladiateurs, le peuple exprime parfois crument sa désapprobation vis à vis de l’empereur. » Dans « La vie des douze Césars », l’historien Suétone rapporte ainsi que Vittelius (15-69) fit mettre à mort des plébéiens qui avaient médit à haute voix des cochers portant la casaque bleue. De même, les répliques des jeux scéniques se retournent parfois contre le pouvoir en place. En 59 av. JC, alors que la république agonise et que César, consul, vient de sceller une alliance avec le général Pompée, Cicéron écrit à son ami Atticus : « Aux jeux apollinaires, le tragédien Diphille a attaqué notre ami Pompée avec insolence ; on l’a forcé de redire mille fois le vers : Notre misère t’a fait grand. (…) Quand César parut, l’applaudissement fut anémique. » (Correspondances II, 19, 3). Ainsi, même à Rome, l’Empire des loisirs vacille parfois sous les rires du peuple.

Des loisirs sous influence grecque

A Rome, l’interpénétration des cultures grecque et romaine est permanente, notamment dans l’univers des loisirs ; mais elle fonctionne sur le mode fascination/rejet. Au Ier siècle, Néron rencontre ainsi de fortes résistances quand il veut instituer des concours à la grecque (certamina). Des athlètes professionnels, venus de tout l’Empire, s’y mesurent, nus, aux disciplines héritées des jeux olympiques : pancrace, boxe, lutte, courses ou lancer. « Les Romains sont habitués à la nudité, explique Jean-Paul Thuillier. Mais ce type de spectacles, synonyme de l’invasion des mœurs gréco-orientales, réputées homosexuelles, indigne les traditionalistes. Pour eux, ils incitent à la débauche la jeunesse romaine, explique Jean-Paul Thuillier. Dans ses Annales (14-20), Tacite se fait l’écho des critiques avec la formule: « gymnasia et otia et turpes amores » (le gymnase, le désoeuvrement et d’infâmes amours).

Auriges et chars

En collaboration avec le Musée départemental de l’Arles antique, l’organisateur de spectacles historiques Ange Ruiz a reconstitué des chars de course romains. « C’était des engins légers, 60 kg maximum, fabriqués en osier et en cuir, explique-t-il. Tirés par quatre chevaux pur-sangs, ils pouvaient atteindre des vitesses record de 40 à 45 km/heure. Les auriges prenaient des risques énormes en les pilotant, car ils étaient attachés aux guides des chevaux par la taille. Si, dans les virages serrés, un char accrochait les autres concurrents ou percutait la meta, la borne centrale  de l’hippodrome, il se disloquait. L’aurige se retrouvait alors traîné, voire piétiné par les chevaux. Sa seule chance de survie était de couper les guides avec le petit couteau recourbé, effilé à l’intérieur, qu’il portait à la ceinture. »

A Lire

L’Empire des Loisirs, Jean-Noël Robert, éd. Les Belles Lettres 2010

La mort en face : le dossier Gladiateurs, Eric Teyssier, Actes Sud 2009

Le sport dans la Rome antique, Jean-Paul Thuillier, Errance 1996

Article publié dans les Cahiers de Science & Vie/Décembre 2012.

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