Turkménistan. Pour tous les trésors de Gonur Dépé

Enfouie durant des millénaires dans les sables du désert du Kara Koum, au Turkménistan, l’oasis fortifiée de Gonur Dépé fut découverte en 1972. Chaque année depuis, ses fouilles révèlent au monde des trésors de l’Age du Bronze. Elles éclairent aussi l’ancienne civilisation de l’Oxus, jusqu’alors inconnue. Voyage dans une cité de l’extrême, aux marges du monde moyen-oriental…

En cette année 1972, des camions de l’Armée Rouge sillonnent les pistes du désert du Kara Koum, au sud de la république socialiste soviétique du Turkménistan. A l’arrière, s’entassent des pelles, des pioches, des tentes et des duvets pour affronter les nuits glaciales. L’Académie des Sciences de l’URSS, qui finance cette expédition dirigée par l’archéologue Viktor Sarianidi, espère retrouver des traces d’une civilisation de l’Age du Bronze, déjà mise en évidence sur les rives du fleuve Amou Daria, l’antique Oxus. A la tombée du soir, l’équipe bivouaque sur un plateau recouvert de sable, non loin du delta asséché du fleuve Murghab : des vestiges affleurent à la surface. La cité-oasis de Gonur Dépé vient d’être découverte…

Entreprises à grande échelle par l’URSS, poursuivies par des missions internationales depuis l’accession du Turkménistan à l’indépendance en 1991, les fouilles de Gonur Dépé ont mis à jour une oasis fortifiée de 30 hectares, datant de l’Age du Bronze. Elle fut peut-être la capitale de la civilisation de l’Oxus (voir encadré 1). Au-delà des murs de la citadelle, une vaste nécropole a aussi révélé en 1992 des trésors de toute beauté. Comment cette cité d’argile a-t-elle pu prospérer durant mille ans, de 2400 à 1400 avant JC, dans l’environnement extrême du désert du Kara-Koum? Où a-t-elle puisé les ressources de son extraordinaire richesse artistique et de ses échanges à longue distance avec les grandes civilisations voisines ? Et pourquoi Gonur Dépé s’est-elle éteinte en emportant ses secrets dans les sables?

Cité de l’extrême, Gonur Dépé l’est d’abord par sa situation, au cœur d’un des déserts les plus arides de la planète. Occupant les trois quarts du Turkménistan, le Karakoum déploie ses dunes de sable noir entrecoupées de takyrs, des dépressions salines, sur une surface de 270 000 m2 (à peu près la taille de l’Italie). Bien qu’on y ait découvert d’immenses gisements de gaz naturel dans les années 1970, la vie semble impossible dans cet enfer : les températures flirtent avec les 50° C en été et plongent à – 25° C en hiver. Le moyenne des précipitations, sous forme de neige en hiver et de rares pluies au printemps, ne dépasse pas 150 mm/an. La végétation et la faune se limitent à quelques arbustes, comme l’acacia des sables, des serpents, des scorpions, des rongeurs…

Pourquoi les ancêtres semi-nomades des Turkmènes choisirent-ils de se sédentariser ici, au milieu du IIIe millénaire ? « Le paysage alentour était alors différent, explique Henri-Paul Francfort, directeur de la Mission Archéologique Française en Asie Centrale (MAFAC). Prenant sa source dans les hautes montagnes de l’Hindu Kush, rattachées à la chaîne himalayenne, le fleuve Murghab roulait ses eaux boueuses 100 km plus au nord qu’aujourd’hui dans le désert. Il achevait sa course en un immense delta endoréïque (qui ne rejoind pas la mer, ndla). A la fonte des neiges, chaque printemps ramenait la crue, rendant possible l’agriculture et la vie… ». Du chapelet d’oasis qui fleurissaient sur les innombrables bras du fleuve, Gonur Dépé fut la plus vaste et la plus durable. Mais dans un rayon de 50 km, les archéologues ont aussi retrouvé Kelleli, Togolok, Auchin, Taip, des sites qui n’ont pas tous été occupés à la même période…

Pour autant, seules quelques semaines clémentes, au printemps, permettaient aux habitants de Gonur Dépé de vivre à l’année dans un enfer. Comment s’y prenaient-ils ? A l’est des murailles, près du bras du fleuve aujourd’hui asséché, l’archéo-botanique a mis en évidence des champs cultivés en blé et orge, irrigués par des canaux tracés à main d’homme au cours des siècles. Ces paléo-chenaux étaient relativement élaborés : ils permettaient de canaliser vers les zones de culture les eaux de crue du Murghab, mais aussi de drainer un trop-plein en cas de trop forte inondation et même de pratiquer une agriculture de décrue, après submersion des terres. Ainsi procédaient encore, au XIXe siècle, les tribus qui semaient des graines de millet, de melon, de courges au moment de la décrue dans le delta de l’Amou Daria. Des arbres fruitiers, amandiers, pistachiers, jujubiers, vignes venaient compléter les récoltes. On élevait aussi des moutons et des chèvres, des chameaux de Bactriane à deux bosses, probablement des chevaux. « Confrontés à un état relativement favorable du réseau hydrographique lors de leur installation à Gonur Dépé, les groupes humains durent sans doute d’adapter à plusieurs reprises, note Henri-Paul Francfort. Le fleuve traçait un delta fluctuant, sa taille et son débit variait en fonction des précipitations dans l’Hindu Kush… »

Des statuettes et des sceaux retrouvés à Gonur Dépé éclairent d’ailleurs la vision que les oasiens avaient des cycles agraires. Ils représentent des femmes ailées, évoquant des divinités de la fertilité : du corps de certaines, sortent des chevreaux, des épis de blé. D’autres chevauchent en amazone des « dragons », êtres composites à tête et corps de serpent et de lion, affublés de queue de scorpion, de serres d’oiseaux… Des mosaïques représentent encore de grands rapaces combattant des dragons. « La grande terreur des habitants était peut-être de ne pas voir revenir l’eau au printemps, propose Henri-Paul Francfort.. D’où des déesses capables de dominer les dragons, symboles de sécheresse et de feu. Dans l’imaginaire des oasiens, il semble que deux mondes animaux s’opposaient : celui des rapaces mangeurs de serpents, qui revenaient dans le ciel au printemps et celui des animaux de feu, dragons, serpents, scorpions, qui dormaient sous terre en hiver… ».

Bâtie en briques d’argile crue, autrefois prélevée sur les rives du delta, Gonur Dépé peut sembler de taille modeste au regard des grandes cités moyen-orientales de l’Age du Bronze, comme Uruk en Mésopotamie, Suse sur le plateau iranien d’Elam ou Harrapa dans la plaine de l’Indus. Elle impressionne pourtant dans cet austère désert du Kara-Koum. Sa vaste enceinte en pisé (500 X 600 mètres) abritait un palais fortifié, des habitations, des ateliers d’artisans identifiés grâce à la présence d’outils, de scories, de fours, des réservoirs d’eau, ainsi que dix tombeaux « royaux » au mobilier particulièrement riche…. « Difficile de parler d’urbanisme stricto sensu, poursuit Henri-Paul Francfort, car le tissu urbain n’était pas très dense. Mais les techniques d’architecture étaient maîtrisées. » D’après les reconstitutions, le palais de la citadelle était lui-même fortifié. Dans ses remparts, protégés de vingt tours, courait une galerie d’où des archers pouvaient tirer des flèches. Des canalisations faites de tuyaux de terre cuite emboîtés y amenaient l’eau du fleuve. Toits plats, rares fenêtres, le bâtiment se divisait en pièces aux murs parfois enduits de blanc et ornés de niches. « Salle du trône ? Lieux de culte ? Cuisines ? Entrepôts? L’archéologue Viktor Sarianidi a interprété certains bâtiments comme les lieux d’un culte précurseur du zoroastrisme (voir encadré 2). « Mais en l’absence d’inscriptions ou d’archives écrites, rien ne vient attester leur fonction, note Henri-Paul Francfort. Le palais était sans doute occupé par des élites. Ces personnages sont représentés sur des vases et des mosaïques, vêtus de robes dites « à mèches » (tuniques en peau, à poils rebroussés, ndla) et pratiquant la chasse, les banquets, les courses, voire la guerre », reprend Henri-Paul Francfort. Découvert en 2009, un des «tombeaux royaux» de la période ancienne de Gonur Dépé (2400-2200) a révélé les squelettes de 7 hommes et 7 chiens, inhumés auprès d’un chariot à quatre roues attelé à un chameau et de pièces de haute facture artisanale…

Gonur Dépé ne pratiquait pas l’écriture, elle était sans doute dirigée par des chefs de clan. Il est donc difficile de l’imaginer à la tête d’une administration centralisée et hiérarchisée ou de structures étatiques. Tirant d’incertains revenus agricoles des terres du Kara-Koum, elle vivait tout juste en autarcie… Alors d’où ses élites tenaient-elles les extraordinaires richesses dévoilées par les fouilles ? « Les montagnes de leur voisinage recelaient d’importants gisements de minéraux, métaux et pierres précieuses, explique Henri-Paul Francfort. : galets de lapis-lazuli de la haute vallée de la Kochka, étain de la rivière Zeravshan et des mines de sa vallée, turquoises du désert du Kyzyl-Koum, or recueilli dans les sables et les boues aurifères du Zeravshan, de l’Oxus, de la Kokcha… Ces gisements furent très tôt exploités et contrôlés par les dynastes de Gonur Dépé. Les métaux précieux devaient transiter des montagnes aux oasis du Murghab à dos de chameaux ou d’ânes ».

Les fouilles de la vaste nécropole localisée en 1992 au Nord-Est des murs de la cité apportent la preuve que les artisans de Gonur Dépé savaient travailler ces matériaux précieux. Méthodiquement fouillé par l’archéologue Viktor Sarianidi et l’anthropologue Nadezhda Dubova, avec l’aide de la Fondation italienne Ligabue, le site accueillait 5000 tombeaux sur 8 hectares. Nombre de ces constructions souterraines reproduisaient des habitations de l’âge du Bronze. Bien que le secteur ait été abîmé par des pillages durant l’Antiquité, des centaines de tombes ont livré un matériel de haute facture : mosaïques, poteries, colliers et pendentifs associant métaux précieux et pierres fines, cachets et sceaux gravés, figurines, miroirs, haches et marteaux d’arme en métal orné, vases, coupes et gobelet orfévrés, chars de prestige… Les bronziers, les orfèvres, les lapidaires de Gonur Dépé maîtrisaient donc des techniques variées : taille, fonte, ciselure, soudure, rivetage… Ils étaient sans doute aussi des changeurs, comme l’indiquerait un « poids » en calcite en forme de canard, de type moyen-oriental, trouvé près de pierres précieuses non taillées dans la tombe d’un lapidaire.

Certains objets, d’inspiration locale, offrent des formes et des thèmes iconographiques originaux. Une coupe d’argent, retrouvée en 2004 dans une tombe de la citadelle, porte par exemple un décor naturaliste où l’on reconnaît la montagne de l’Hindu Koush, des conifères et un véritable inventaire de la faune locale : l’ours, le mouflon, le bouquetin, des poissons dans un plan d’eau, une gazelle, un loup poursuivant un lièvre, un bison… D’autres pièces révèlent clairement des emprunts artistiques aux peuples voisins: des statuettes de divinités féminines s’inspirent par exemple de l’art mésopotamien jusque dans leurs matériaux composites (corps et perruque en stéatite noire, mains et tête en calcite blanche). Les chars à quatre roues cerclées de bronze, véhicules de guerre et de prestige des élites, ressemblent en tout à ceux fabriqués à Suse, dans l’Iran élamite. Les jetons et bâtonnets de jeu furent fabriqués avec de l’ivoire des éléphants de l’Indus….

Bien qu’aux marges extrêmes du monde moyen-oriental, Gonur Dépé a donc été de manière constante en relation avec les grandes civilisations voisines, bien plus avancées en matière de développement urbain ou étatique : la vallée de l’Indus harappéen, le plateau Iranien de l’époque élamite, et au-delà, la Mésopotamie akkadienne, la Syrie, le Levant. Le transport et le commerce du lapis-lazuli, mais aussi de l’étain et de l’or a joué un rôle incontestable dans ces rapports. Mais la qualité « multi-culturelle » de l’artisanat de Gonur Dépé le dit : on ne peut réduire les connexions de la capitale de l’Oxus au reste du monde à une dimension mercantile. Ses arts figurés révèlent des armées organisées, combattant en pagnes, équipées de chars, de chiens-molosses, de lances, d’arcs et de flèches. Contre qui se battaient-elles ? Où portaient-elles la guerre ? Les haches-marteaux, insignes du pouvoir à Gonur Dépé, sont calquées sur celle du royaume d’Elam, dans l’actuel Iran. Pour Henri-Paul Francfort, « il a pu exister des formes politiques d’allégeances, des échanges diplomatiques, des alliances matrimoniales, des rivalités militaires : Gonur Dépé et ses oasis-satellites furent peut-être tributaires des Elamites… On sait aussi par les textes cunéiformes que les souverains akkadiens et d’Ur III ont conduit des expéditions guerrières jusqu’au plateau iranien ; quelles relations eut cet empire avec cet «au-delà d’Elam» qu’était Gonur Dépé? ».

Année après année, les fouilles apportent la preuve que la civilisation de l’Oxus et sa capitale furent bien plus qu’une version secondaire, marginale, excentrée d’un Orient ancien dominé par les modèles mésopotamien et syrien. Cette cité des extrêmes nord-orientaux dévoile un monde qui pensait autrement et s’était remarquablement adapté à son environnement. Ce monde a disparu vers 1400 av. JC, peut-être victime d’un changement de climat, de l’aridification croissante, de l’arrivée de tribus des steppes du nord. Il reste à explorer…

 Gonur Dépé et la civilisation de l’Oxus

Gonur Dépé (dont on ignore le nom antique ; tépé signifie simplement butte, en turkmène) est un site archéologique majeur en Asie Centrale. Elle fut peut-être la capitale du royaume de Markashi, mentionné de la fin du IIIe au début du IIe millénaire av. JC dans des documents cunéiformes de Mésopotamie. Sa découverte a permis de mettre en évidence la «civilisation de l’Oxus », dont les archéologues ignoraient à peu près tout jusqu’aux années 1970. Etablie à l’Age du Bronze, cette civilisation s’est épanouie dans les antiques provinces de Bactriane et de Margiane : un territoire aride de 2500 km, courant des rives de la mer Caspienne au Xinjiang, la Chine occidentale. Au pied des montagnes de l’Hindu Kush, dans le bassin de l’Amou Daria (l’antique Oxus), du Murghab et de leurs affluents, elle regroupait des centaines d’oasis fortifiées aux parentés indéniables par leur architecture en pisé, leur agriculture irriguée et leur artisanat de haute facture.

Ainsi parlait Zarathoustra…

Durant 35 ans de fouilles, l’archéologue Viktor Sarianidi (1929-2014) a réuni un matériel extraordinaire sur le site de Gonur Dépé, mais il s’est aussi livré à des interprétations aujourd’hui discutées. Il tenait ainsi certains bâtiments pourvus de foyers de la citadelle pour des temples dédiés au feu, représentant une forme de proto-zoroastrime. Cette religion monothéiste, prophétisée par le penseur Zarathoustra au VIIe av. JC dans l’actuel Iran et diffusée par les textes de l’Avesta, professait le combat des Ténèbres et de la Lumière, symbolisée par le feu d’ordre divin. Fruit d’une accumulation d’emprunts antérieurs, elle fut effectivement présente en Asie Centrale, mais elle n’y est attestée qu’à partir de 1400 av. JC, quand les rites de décharnement des corps remplacèrent les tombes. Gonur Dépé avait alors déjà disparu…

 

A LIRE, A VOIR

Pierre Amiet, L’âge des échange inter-iraniens, 1986, Réunion des Musées Nationaux.

Le département des Antiquités Orientales du Musée du Louvre. Les musées nationaux d’Achkabad (Turkménistan), Douchanbé (Tadjikistan), Tachkent et Samarcande (Ouzbékistan) réunissent aussi des collections intéressantes sur la civilisation de l’Oxus.

Article publié dans les Cahiers de Science & Vie/Juillet 2014.

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