Un jour dans les arènes de la Rome antique

Sous le Haut-Empire, les citoyens romains se passionnent pour les jeux du cirque et les combats de gladiateurs. Comment un tel engouement a-t-il perduré durant 700 ans, jusqu’à l’avènement du christianisme ? Rendez-vous sur les gradins…

« Citoyens, le premier jour faste après les ludi en l’honneur de Jupiter, les édiles ont décidé de vous offrir un grand munus. Vous assisterez à des chasses africaines et 120 paires de gladiateurs s’affronteront dans l’arène… ». Nous sommes en 110 après JC, sous le règne de Trajan. Depuis quelques jours, Rome est en ébullition. Partout sur les murs de la ville, des « affiches » peintes en gros caractères, les edicta, annoncent le programme des festivités. Gaius Flavius, paysan dans un village du Latium, est venu spécialement de sa campagne pour encourager son équipe favorite, celle des « petits boucliers »…

Tout citoyen de l’empire le sait : les premiers jeux ou ludi ont été institués par Romulus, lorsqu’il voulut attirer à Rome les Sabine, afin de procurer des épouses à ses compagnons. Héritiers de ces festivités mythiques, les ludi romani célèbrent, chaque année en septembre, le dieu Jupiter. Bâti au VIe siècle avant JC, agrandi à plusieurs reprises, l’hippodrome du Circus Maximus accueille alors des courses de chars, mais aussi des combats à cheval, des épreuves gymniques, des reconstitutions de batailles. Parfois même, de véritables combats navals, les naumachies, ont lieu sur des lacs ou des bassins artificiels. Dans les nombreux théâtres de la ville, on assiste à des spectacles de pantomime, accompagnés de musique et de chants. Mais Jupiter n’est pas le seul dieu au panthéon romain. Au fil des saisons, d’autres ludi célèbrent Apollon, Mars, Cybèle ou Flora, la déesse de la puissance végétative. A l’agenda du Romain moyen, viennent enfin s’ajouter les munera, ces spectacles de gladiateurs conçus à l’origine pour accompagner les cérémonies funèbres : certains sont organisés par l’empereur lui-même, mais la plupart sont financés par de riches magistrats, en quête de notoriété publique. Depuis la fin de la République, Rome et les villes de l’Empire se sont dotées d’édifices spécialement conçus pour abriter ces spectacles: les amphithéâtres. Sous l’Empire, Rome est presque perpétuellement en liesse : on dénombre jusqu’à 175 jours de fêtes officielles par an !

Une organisation à la romaine/ Le jour du munus est arrivé. Dés l’aube, une foule dense se presse vers l’amphithéâtre du Colisée. Vêtu d’une toge blanche, un panier-repas au bras, Gaius Flavius se fraye un chemin sous les arcades, où officient des marchands ambulants, des loueurs de coussins et même des prostituées, qui exercent leur commerce derrière des rideaux tirés entre deux piliers. Depuis la catastrophe de Fidènes, en l’an 27, quand l’effondrement d’un amphithéâtre en bois a fait 50 000 morts et blessés, les accès à l’arène sont sévèrement réglementés pour éviter la bousculade. Muni d’un jeton, distribué gratuitement à l’entrée et indiquant sa place dans les gradins, le paysan s’engouffre dans le Colisée par un des 66 accès numérotés, les vomitoria, accessibles au peuple. Les 14 autres sont réservés à l’aristocratie. Plus on est bas dans l’échelle sociale, plus on est placé haut dans l’amphithéâtre. Les sénateurs, portant la tunique liserée de pourpre, ont droit aux meilleures places, dans les rangées proches de l’arène. Dans leur loge, trônent les munéraires, les notables qui ont payé pour le spectacle et engagé les professionnels chargés de son organisation: entrepreneurs, musiciens, pourvoyeurs de bêtes et lanistes, les propriétaires d’écoles de gladiateurs. Sous le Haut-Empire, un munus « classique » peut coûter jusqu’à 200 000 sesterces, l’équivalent de 83 000 €. C’est en tout cas la somme maximum fixée aux mécènes par l’état, qui contrôle aussi l’agenda des fêtes et dispense les autorisations de spectacles. Seul l’empereur a le droit de dépasser les limites fixées. En faisant profiter la collectivité de leurs largesses, quitte à se ruiner parfois, les mécènes assoient leur réputation. Ils contribuent à la redistribution des richesses. Mais ils répondent aussi à une forme d’obligation civique et morale vis à vis du peuple, qui attend cela de lui. C’est le complexe système de l’évergétisme romain (du verbe grec evergetem, « je fais du bien »), longuement décrit par l’historien Paul Veyne dans son ouvrage « Le Pain et le Cirque, sociologie d’un pluralisme politique » : « Plus contraignant qu’une simple coutume, beaucoup plus subtil qu’une institution, l’évergétisme occupe, dans la contexture sociale, une place déconcertante (…). Il contribue à la paix sociale et évite la lutte des classes. La cité antique a tenu sur ces bases pendant cinq siècles. »

C’est la fin du mois de septembre, et au matin, il fait encore frais sur les gradins de pierre… Comme c’est la coutume sous le Haut-Empire, la venatio (littéralement, la « chasse ») va ouvrir le spectacle. Les Romains sont friands de ces exhibitions d’animaux exotiques, qu’on fait venir de toutes les contrées de l’empire. De hauts filets de protection sont tendus au-dessus de l’arène, décorée à la manière d’une forêt africaine : des fausses collines, quelques arbres, des plans inclinés. De l’édifice, montent d’agréables odeurs de parfums. On sait par Pline que de la poudre d’ambre, mais parfois aussi de l’eau safranée ou des pétales de rose, étaient dispersés sur le sol des arènes pour masquer les effluves de la ménagerie. Les cuivres de l’orchestre retentissent, une clameur s’élève : éblouis par la lumière, les premiers animaux bondissent sur la piste.

Lions, autruches et compagnie/ Gaius Flavius n’en croit pas ses yeux : il y a des lions, bien sûr, mais aussi des girafes, des autruches, des antilopes, des gnous, des zèbres et même des éléphants! Son voisin, un Romain de la cité, rompu aux jeux du cirque, lui décrit les ingénieux ascenseurs à contrepoids qui permettent de faire monter les animaux au cœur de l’arène depuis les souterrains du Colisée, par des rampes ou des trappes spécialement aménagées. Mais le vrai temps fort du spectacle, c’est la mise à mort : les bourreaux sont des venatores, des chasseurs professionnels formés dans des écoles, tout comme les gladiateurs, bien que moins prestigieux. Vêtus de courtes tuniques, protégés de plaques de cuir au torse et au bras gauche, ils pourchassent les bêtes à pied, et les mettent à mort avec des épieux, des flèches ou des coutelas. La mosaïque de Zliten (Lybie) montre ainsi un venator coupant des têtes d’autruches à la chaîne. Lors de la consécration du Colisée, en 80 après JC, 9000 bêtes en tout furent tuées, dont 5000 en une seule journée.

Midi. Pas question pour Gaius Flavius de quitter sa place, il pourrait ne pas la retrouver au retour. Au moins peut-il manger les victuailles qu’il a apportées et étancher sa soif aux fontaines installées dans les travées. Ce n’est pas le cas des classes dirigeantes, que la bonne éducation oblige à maîtriser leur estomac. En guise d’intermède, se déroulent les exécutions de condamnés à mort fournis par les autorités : il s’agit d’esclaves, de prisonniers de guerre indociles, parfois aussi de chrétiens, qui servent épisodiquement de victimes expiatoires aux empereurs, notamment depuis le grand incendie de Rome, en 64. Tout est soigneusement mis en scène : certains, recouverts de peaux de bêtes, sont déchirés par les chiens ou livrés aux griffes des fauves, d’autres mis en croix ou brûlés. Sous Néron, comme l’évoque Suétone, on se sert aussi des mythes pour magnifier le spectacle : on colle par exemple au prisonnier des ailes avec de la cire, avant de le lâcher dans le vide depuis une tour, tel Icare… Ceux qui ne meurent pas sont achevés par des officiants grimés en Mercure et en Charon.

Le soleil est à son zénith, il fait de plus en plus chaud sur les gradins bondés du Colisée. Gaius Flavius admire la technique rôdée des marins de la flotte de Misène, chargés de tendre le velum protégeant l’amphithéâtre aux heures chaudes : tirant sur des cordelettes, ces experts font coulisser l’immense toile de lin, suspendue par des anneaux de métal aux câbles rayonnant vers les mâts périphériques. Une ombre fraîche s’étend sur les arènes. L’orchestre, qui entonne un air tonitruant, annonce le moment tant attendu du munus. Sous une ovation générale, les premiers gladiateurs entrent dans l’arène… Ce sont les provocatores, des débutants qui font leurs premières armes. Portant un casque similaire à celui des légionnaires romains, ils combattent entre eux, armés d’une dague courte et d’un bouclier. Comme l’attestent plusieurs textes, les provocatores peuvent même être des femmes.

Des couples qui se déchirent/ S’enchaînant à un rythme rapide, les combats déchaînent les cris des supporters encourageant leurs champions. Car les gladiateurs se produisent toujours par paires, selon des combinaisons récurrentes : traditionnellement, les scuta, ou boucliers longs, affrontent les parmae, ou petits boucliers. Ainsi, la lourde armatura (panoplie) du Myrmillon, sans doute Gaulois à l’origine, le rattache à la famille des scuta, tandis que le Thrace et l’Homoplaque, héritier du Samnite, plus légèrement équipés, se classent parmi les parmae. « On connaît les types de gladiateurs et leurs techniques de combat grâce à de nombreuses sources : les casques et les armes – notamment ceux retrouvés en 1766 lors des fouilles de la caserne des gladiateurs de Pompéi, mais aussi les mosaïques, les stèles épigraphiées ou les témoignages littéraires, note Eric Teyssier, maître de conférences en histoire ancienne romaine à l’Université de Nîmes. Depuis 20 ans, l’archéologie expérimentale éclaire aussi la gladiature sous un jour plus pratique: la reconstitution de combats a notamment permis de comprendre l’engouement des Romains durant 700 ans pour ce qu’il faut bien appeler un sport, avec ses techniques, ses règles, ses enjeux économiques et sociaux, sans oublier ses stars. »

Dans l’arène du Colisée, s’opposent à présent un rétiaire et un secutor (littéralement, le suiveur), le couple le plus prisé de la gladiature depuis l’époque de Vespasien (69-78 après JC). Armé d’un trident, d’un filet en solide cordage et d’une dague, le rétiaire ne porte quasiment aucune protection. Seule une épaulière, le galerus, protège son bras gauche. Face à lui, le secutor paraît avantagé, avec son grand bouclier et son glaive court. Il est coiffé d’un casque lisse au cimier en demi-lune, protégé par une plaque de blindage percée de deux trous pour les yeux. Enchaînant des passes extraordinaires, ces vrais techniciens du combat offrent au public un spectacle plein de suspense. Gaïus Flavius suit les péripéties du combat avec une curiosité passionnée, des paris s’engagent même entre spectateurs. Le silence se fait enfin: le lourd secutor est entravé dans le filet du rétiaire, qui a levé son trident. Etendu sur le dos, le vaincu lève la main gauche. Subjuguée par le combat, la foule rend son verdict : certains lèvent un doigt en l’air, d’autres agitent des pièces d’étoffe en criant « Missum » (littéralement, qu’on le laisse partir). Les édiles acceptent la grâce. « Il est difficile de faire des statistiques, poursuit Eric Teyssier. Mais dans l’arène, tout le monde ne meurt pas: peut-être 10 à 15 % seulement des combattants. Le but est bien plutôt de pousser à bout l’adversaire, puis de mettre sa vie entre les mains du public. »

Combats de gladiateurs, courses de chars ou jeux scéniques au théâtre, les rituels du ludi participent ainsi au bon fonctionnement de Rome. Le citoyen y trouve un exutoire à ses peurs ou ses doutes et y exprime son opinion face aux dirigeants. L’empire y réaffirme ses valeurs : le courage, la discipline, la vertu. Grâce à des codes simplifiés, compréhensibles par tous, les ludi permettent aussi à des peuples divers (Ibères, Grecs, Gaulois, Numides) de se sentir des Romains à part entière. Rassemblant dieux et hommes dans le plaisir du spectacle, les jeux – comme le sport aujourd’hui – sont d’abord un formidable outil politique. Mais cela, Gaius Flavius, petit paysan d’un village du Latium, ne le sait pas. Ce qui compte pour lui aujourd’hui, c’est que les « petits boucliers » ont vaincu et qu’il a remporté ses paris…

Allez les Verts !

Aussi populaires que le football aujourd’hui, les courses de chars passionnaient tous les citoyens de l’empire, de la Lusitanie à l’Asie mineure, de l’Angleterre à Carthage. Elles attiraient des foules immenses à l’hippodrome : le Circus Maximus, le plus ancien des 12 cirques de Rome, accueillait jusqu’à 250 000 personnes, trois fois plus que le Stade de France ! L’organisation des courses reposait sur le système des factions, distinguées par leurs couleurs (vert, rouge, bleu, blanc). « Comparables aux clubs de foot professionnels d’aujourd’hui, ces factions avaient les mêmes moyens : personnel pléthorique, écuries de grand prix, gestion des paris, supporters fidèles… Sur les gradins du cirque, on criait régulièrement : Allez les Verts ! », ironise Jean-Paul Thuillier, professeur à l’ENS, dans son ouvrage « Le sport dans l’antiquité romaine » (1996, Errance). Quant aux auriges, les conducteurs de chars, ils pouvaient devenir de véritables stars, immensément riches, faisant même l’objet de transferts d’un club à l’autre. La mosaïque de Trêves, en Allemagne, représente ainsi le cocher Polidus sur son quadrige. Avec son cheval fétiche, Compressus, qu’on pourrait traduire par : le rouleau compresseur…

Le théâtre, un langage universel

Autre pratique rituelle des ludi scaenici, le théâtre romain faisait la part belle à des genres mineurs, comme le mime et la pantomime. Les histoires, les personnages, les masques, les gestuelles, tantôt inspirés de la mythologie, tantôt puisés dans la vie quotidienne, était connus à l’avance du public. Selon Brice Lopez, directeur de la société de spectacles historiques Acta, « tout y était codifié, pour que le spectateur, d’où qu’il vienne dans l’empire, ait le sentiment d’appartenir à un seul et même monde : Rome. »

La gloire au bout du glaive

Dans les ludi, les écoles de gladiateurs gérées par les lanistes, le recrutement se faisait ordinairement parmi les prisonniers de guerre, les esclaves ou les criminels « damnati ad ludum » (condamnés aux jeux). Tous les peuples de l’Empire étaient représentés: Samnites et Gaulois, Thraces, Germains, Maures, Noirs d’Afrique et même nomades des steppes… Des hommes libres s’engageaient aussi volontairement dans la carrière. En prononçant le serment, ces auroctari se condamnaient à l’infâmie. Pour une période d’au moins trois ans, ils abdiquaient tout droit sur leur personne, renonçaient à gémir s’ils recevaient une blessure, acceptaient de présenter docilement la gorge à l’heure de la mort. Sous le Haut Empire, il y eut même des chevaliers, des sénateurs et des empereurs gladiateurs. Certains de ces aristocrates risquèrent vraiment leur vie, mais seulement le temps d’un munus. Qu’y avait-il à gagner ? La gloire, bien sûr, l’amour et la fortune, parfois. Sur les murs de Pompéi, est encore gravé le nom du gladiateur thrace Suspirium Puellarum, le « soupir des pucelles »…

Des armatura spécialisées

Le myrmillon/ Origine : évolution du Gaulois, à partir de la fin de la République. Attributs : l’épée, le grand bouclier et le casque gaulois, orné d’un cimier à l’effigie d’un poisson. Adversaire : d’abord le rétiaire, puis le Thrace et le Provocator.

 Le Thrace/ Origine : Thrace, en actuelle Grèce du Nord, apparaît sans doute au temps de Sylla (138-78 av. JC). Attributs : la sica, sabre court à lame recourbée, et le bouclier carré. Porte deux ocrea (jambières en cuir). Adversaire : l’homoplaque, parfois le Myrmillon.

 L’homoplaque/ Origine : Samnite, peuple d’Italie centrale défait par les Romains en 310 av. JC. Attributs : l’épée (parfois remplacée par une lance), le bouclier long (oplon) dont il se couvre, le casque orné de plumes et l’ocrea (jambière en cuir). Adversaire : le Thrace.

 Le provocator/ Origine : probablement Samnite, déjà connu au temps de Cicéron (106-43 av. JC). Attributs : la dague courte, le scutum, bouclier ovale et cintré emblème de la légion romaine et l’ocrea (jambière en cuir). Adversaire : le provocator.

 Le rétiaire/ Origine : sans doute Grèce, inspirée par l’équipement du pêcheur. Attributs : le trident (exceptionnellement remplacé par une lance), le filet, l’épée ou le poignard. Porte épaulière en métal, le galerus. Adversaire : le Secutor.

 Le secutor Origine : Samnite, apparaît pour la première fois sous Caligula. Attributs : le glaive court, le gladius (bouclier long), le casque sans rebords et l’ocrea (jambière en cuir) à la jambe gauche. Adversaire : le rétiaire.

Article publié dans les Cahiers de Science & Vie/Novembre 2011. 

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